Archive pour Personnages

André Marius Joseph Jubelin

Hommage à un grand Sanaryen bien oublié par notre ville par Henri Ribot

Jubelin André-Marius-Joseph (1906-1986)

Né à Toulon (Var), le 28 juillet 1906.

Entré à l’École navale en octobre 1925, enseigne de vaisseau de 2e classe en octobre 1927, il embarqua en août 1928 sur le porte-avions Béarn.

Enseigne de 1re classe en octobre 1929, il servit sur le torpilleur Siroco et fut affecté en janvier 1930 à l’École d’aéronautique de Ver¬sailles où il passa son brevet de pilote.

Il servit ensuite en escadre sur les torpilleurs Sakalavc et Annamite (1930-1931) et entra en octobre 1931 à l’École des officiers canonniers à Toulon.

Bre¬veté canonnier et directeur de tir, il embarqua sur les croiseurs Gueydon et Suffren avant d’être nommé en décembre 1933 à l’état-major de la marine au Maroc.

Lieutenant de vaisseau en mars 1935, il passa sur le torpilleur Brestois comme directeur de tir de la 5e division de torpilleurs et commanda en mars 1939 la batterie côtière de Montebourg.

Chef du service artillerie sur le croiseur La Motte-Picquet en Extrême-Orient, il se trouvait à Saigon au moment de l’armistice. Le 4 novembre 1940, il réussit à quitter l’Indochine à bord d’un avion-école et à gagner Singapour d’où il rejoignit les Forces Navales françaises libres à Londres en février 1941. Commandant par intérim du cuirassé Courbet mouillé à Portsmouth, il participa à la défense aérienne de ce port en abattant 3 avions ennemis et fut promu capitaine de corvette en mars.

Pilote d’hydravion, il fut chargé par l’amiral Muselier d’organiser une formation d’aéronavale et réussit à constituer une escadrille de chasse avec laquelle il exécuta 72 missions offensives de jour et de nuit et abattit 4 avions allemands.

Nommé en août 1942 commandant de l’aviso Savorgnan-de-Brazza, il participa avec ce bâti¬ment à l’escorte de 27 convois dans l’Atlantique et l’océan Indien, abattit avec la DCA du bord 2 quadrimoteurs allemands (mars 1943) et livra combat à 2 sous-marins ennemis qui furent probablement détruits.

Capitaine de frégate en janvier 1944, il fut affecté en mars au cabinet du ministre à Alger puis à Paris et effectua des missions de liaison sur les fronts terrestres pen¬dant les derniers mois de la guerre en Europe.

Commandant en avril 1945 le croiseur léger Triomphant, il arriva en Indochine en octobre, entra le premier à Saigon où il débarqua le commando Ponchardier et assura la libération de Nha-Trang. En mars 1946, le Triomphant dirigea le convoi de troupes chargé de reprendre pied au Tonkin et entra encore une fois le premier à Haiphong. Pendant une demi-heure, le bâtiment, arrosé de projectiles, s’abstint de riposter, confor¬mément aux ordres reçus, puis réduisit au silence en trois minutes les batteries ennemies et pro¬tégea l’entrée du convoi.

À la fin de la guerre, Jubelin avait fait l’objet de dix citations.

Capitaine de vaisseau en juillet 1946, chef de la sec¬tion marine au cabinet militaire du président du gouvernement provisoire, il fut nommé en janvier 1947 commandant du secteur maritime du lac de Constance et, en mai 1948, chef de la section marine à l’inspection générale des forces armées. Commandant le porte-avions Arromanches en octobre 1948, il participa à plusieurs opérations en Indochine.

Attaché en mai 1950 à l’état- major particulier du ministre de la Défense nationale, commandant la marine à Marseille en novembre, il fut promu contre-amiral en octobre 1952 et nommé en mai 1953 attaché naval adjoint à Washington. Commandant l’aviation navale en Méditerranée en janvier 1957, chef de l’état-major particulier du secrétaire d’État à la Marine en juillet, vice-amiral en février 1958, il fut nommé en juillet major général à Toulon.

Préfet maritime de Brest en février 1959, membre du Conseil supérieur de la marine, vice- amiral d’escadre en juillet 1960, il reçut en décembre 1961 le commandement de l’escadre concentrée en Méditerranée. Amiral en août1963, inspecteur général de la mariine en septembre, il exerça de novembre 1963 à octobre 1965 les fonctions de commandant en chef pour la Méditerranée.

Il quitta le service actif en octobre 1967.

Il est l’auteur de “Marin de métier, pilote de fortune (1951), de “Pilote d’hélicoptères” et du scénario du film “Le ciel sur la tête”.

Il mourut à Sanary (Var), le 7 mai 1986.

Henri Ribot

Ernest Blanc

Ernest Blanc est né à Sanary le 1er novembre 1923.

Employé à l’arsenal de Toulon, rien ne semblait prédisposer le jeune Ernest Blanc à la splendide carrière qui allait rapidement être la sienne. C’était sans compter sur quelques oreilles avisées qui, l’entendant chanter à tue-tête dans les ateliers de l’arsenal, le convainquent de se présenter à quelques concours de chant, où il fut rapidement remarqué au point d’intégrer le Conservatoire de Paris. Deux années à peine lui suffisent pour démontrer qu’il est prêt à affronter la scène : les engagements ne tardent pas à affluer.

L’un des très rares artistes francophones ayant été invité à participer au festival de Bayreuth, où il interprète le rôle de Friedrich von Telramund (dans Lohengrin, en 1958 et 1959 ), qu’il appris entièrement phonétiquement (ne parlant pas un mot d’allemand), aux côtés, notamment, de la grande mezzo belge Rita Gorr.

Sa voix et son physique prestigieux l’ont amené à se produire dans le monde entier depuis ses débuts en 1950 jusqu’en 1993, avec un constant succès. Il est un interprète inégalable des grands rôles verdiens, aussi bien que de l’opéra français et allemand. Parler d’Ernest Blanc, c’est évoquer avant tout l’exceptionnelle qualité de son timbre de voix. Une grande puissance vocale, alliée à une longue tessiture lui permettent de triompher aussi bien dans les rôles emblématiques de baryton, comme en témoignent ses innombrables Rigoletto, que dans des rôles plus complexes comme celui de Wolfram von Eschenbach dans Tannhäuser, dont il donna une interprétation d’une grande profondeur. Son enregistrement du rôle d’Escamillo, aux côtés de la Carmen Victoria de Los Angelès, reste une référence.

Il aborde parfois quelques personnages vocalement plus graves, comme le Méphisto de Berlioz ou le père de Louise dont il présente à Bruxelles une émouvante et puissante incarnation. À côté de ses qualités vocales, il sait également toujours démontrer dans l’ensemble de ses prestations une forte puissance dramatique, et un charisme incontestable. Héritier de la grande tradition du chant français, il maîtrise un art de la diction fait de clarté et d’élégance.

Ayant acquis et gardé durant plusieurs décennies une brillante réputation sur le plan international, il sait aussi conserver une immense popularité auprès du public de ses débuts, notamment dans les théâtres méridionaux où, jamais, à l’apogée de sa carrière, il ne dédaigne de continuer à se produire.

Lors de ses adieux, à l’âge de 70 ans (à l’opéra de Nice, dans Manon de Massenet), sa prestation fait une telle impression que le public se demande pourquoi il met un terme à sa carrière. Il répond, non sans humour, qu’il a envie d’aller à la pêche !

Ernest Blanc est décédé le 22 décembre 2010.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ernest_Blanc

Georges SERENON

Mon ami  « JOJO »

Par Gérard Loridon

Georges SERENON, ami du Cdt JY. COUSTEAU et de Frédéric DUMAS, connu sur le port de Sanary sous le diminutif de « JOJO, a débuté dans le monde sous-marin aux côtés de ces deux pionniers, ses amis très proches, et c’est en leur compagnie qu’il fit ses premières plongées.

De cette passion dont il fit sa vie, il faut retenir qu’il commença à Sanary chez Paul DUBOIS, fabricant du masque Squale. Jojo, pendant plusieurs années assura la promotion et la vente de ce matériel (toujours fabriqué de nos jours) dans des conditions quelquefois épiques…

Dans les années 50, il entra comme cadre commercial à la Spirotechnique dite « SPIRO », entreprise créée par l’Air Liquide pour commercialiser les inventions du Cdt Cousteau. C’est à cette époque, qu’il prit contact avec les premiers professionnels des travaux sous-marins.

Ces toutes nouvelles entreprises dont la Sogétram, n’étaient pas les meilleures affaires financières.

La Spiro n’en est pas morte, l’Air Liquide avait les reins solides ! Et c’est bien souvent notre ami Jojo Sérénon qui avait en charge ce type de problèmes, surtout quand la Sogétram s’étant développée, des plongeurs issus de ses rangs fondèrent d’autres entreprises. Jojo faisait le tour de ces créanciers pour qui, il faut le reconnaître, il avait beaucoup d’amitié, ce qui n’arrangeait pas les choses. Dont la SUBA, siégeant à Sanary, pas loin de chez Jojo, qui s’entendit répondre un jour ou, poussé dans ses derniers retranchements par sa direction, il avait « osé » venir présenter des factures datant de plus de six mois :  » vous comprenez, Jojo, nous préférons avoir un découvert à la Spirotechnique qu’à notre banque, cela nous coûte moins cher… »

Il était néanmoins, un professionnel sérieux et reconnu, puisque la Spiro lui confia la création du CIP Bendor, en 1960, qui va être en fait le premier organisme de formation important dans le domaine de la plongée de Loisirs, de la plongée Professionnelle, et des plongeurs de l’administration. On y verra tous les stages de sapeurs pompiers, de gendarmes, de CRS, et bien d’autres. Stages de hauts niveaux sous les ordres du chef de centre Claude Arzillier, et de son fidèle moniteur Jacques Burnier, issu comme chacun sait de la Sogétram.

Quittant la Spiro, Jojo va prendre les rênes de la FIFAS (Fédération Internationale des Fabricants d’Articles de Sports)

Prenant sa retraite, il devint, à Sanary, l’un des membres fondateurs de l’association du Musée Frédéric Dumas, et son Vice Président d’Honneur. Il offrira au dit Musée, toute sa collection d’anciens matériels de plongée, dont certaines pièces chargées d’histoire. JOJO, nous a quittés en 2000 ; il a rejoint là-haut, ses amis Cousteau, Dumas et bien d’autres pionniers, avec qui il doit évoquer ses premières plongées au Rouveau et à la Clapassude.

Jojo, à gauche avec son mérou

Paul DUBOIS, l’Homme au Masque… SQUALE

Paul DUBOIS, l’Homme au Masque… SQUALE
(par Gérard LORIDON)

Paul DUBOIS, que rien ne prédestinait à devenir un inventeur original et prestigieux, naît à Paris le 16 juin 1899, et j’ai pourtant l’impression qu’il est toujours parmi nous, sur le port de Sanary.

Tout d’abord, chef comptable aux halles de Baltar, il devient dans les années 30 représentant aux Chocolats SUCHARD. Il s’y serait distingué en inventant déjà, un certain modèle de tablette de ce délicieux produit. Il y rencontre son épouse Jeanine, qui va tenir une grande place dans ses aventures. Ils convolent tous deux, en justes noces le 9 novembre 1934.

Ils auraient pu être ainsi heureux, dans ce monde de distribution d’un produit exotique célèbre… Encore que Paul, dont le dynamisme n’était pas le moindre de ses défauts, pensait déjà à d’autres horizons plus cléments. D’après sa femme Jeanine, il était un bon vendeur et pensait à obtenir auprès de sa direction la représentation sur la Côte d’Azur.

C’est la guerre en 1939 qui va précipiter son avenir.

Militaire en 1940, dans un COAA (Centre d’organisation des archives de l’Armée ?) à Melun, il obtient la mission d’aller mettre à l’abri des dossiers importants à Marseille. On lui fournit une camionnette, des bons d’essence et il embarque trois militaires, un journaliste, un imprimeur et… son épouse, la charmante Jeanine. Il pressent que le retour sera difficile et sans doute impossible. Et surtout il se rapproche de la Méditerranée…. Il se fait démobiliser sur place et s’installe à Sanary (Var) dans une villa louée au chef de gare, rue Lazare Fournier, dite « villa Sam »Suffit » (elle existe toujours).

Mais que faire en 1940, période de défaite où commencent les restrictions.

Dans l’esprit de Paul Dubois et ainsi qu’il le confiait à sa femme, il fallait toujours être prêt à fournir ce dont on manquait et dont on avait le plus besoin.
Alors, il invente un savon après avoir lu quelques livres et consulté un ami chimiste.

Il investit toutes les économies du ménage dans l’achat d’une tonne de terre à foulon, venant du Maroc.

Il en fera un produit de toilette en sachet baptisé « Poudre SAVAR », que sa femme vendra sur les marchés où elle se rend en charrette à cheval. Perfectionnant son produit, il en fera des savonnettes appelées « Savonnettes SAVOR ».

Nous sommes loin de la plongée, nous allons y arriver.

Pendant la guerre, Frédéric Dumas, le célèbre pionnier du monde sous-marin, compagnon de Cousteau et Tailliez, qu’il vient de rencontrer, se livre aux joies de la pêche sous-marine, dans un but alimentaire, en ces périodes de disette.
Jeanine DUBOIS, qui se rend souvent à la plage, remarque ce beau plongeur et en parle à son mari.

Toujours dans l’idée de fournir des produits nouveaux, Paul Dubois, rencontre Frédéric Dumas et se fait montrer son matériel. Parmi les différentes pièces de celui-ci, il remarque son masque.

Il s’agit d’un masque englobant le nez et les yeux, très semblable à ceux qui sont utilisés actuellement. Frédéric DUMAS, très habile de ses mains l’a construit lui-même dans une chambre à air de camion, et il y a fixé une vitre ronde et un cerclage, toujours de sa fabrication. Ce masque est visible au Musée de la Plongée à Sanary, musée dédié à Frédéric DUMAS.

Paul DUBOIS va créer et mettre au point un célèbre masque de plongée, qu’il baptisera Masque SQUALE et dont il déposera le Brevet, à l’Office Blétry, à Paris le 19 décembre 1944, à 14 H 05 Mn. (voir dudit brevet).

Paul va lancer la fabrication de ce masque, dans un atelier à côté de sa villa, dans le quartier de la gare de Sanary. Il en produira plusieurs modèles qu’il va améliorer (voir photos jointes) pour en arriver au type actuel.

Devenant une sommité dans ce domaine, il exposera son matériel, au Salon Nautique où l’on peut le voir à côté d’un ministre.

Il ne va pas s’arrêter au masque Squale, il va aussi mettre au point et fabriquer des fusils sous-marins, des palmes, des lunettes, des tubas avec la boule de Ping-pong.

Pour diffuser et fabriquer ses différents produits Paul Dubois va créer le 12 Janvier 1950, la Sarl. « SEESSA » dont le but est surtout «la vente et la fabrication d’articles pour l’exploration sous-marine et pour tous les sports aquatiques… »

Il est l’ami de Cousteau, DUMAS, Tailliez.

Le commandant COUSTEAU cite dans le « Monde du Silence » éditions de 1954, page 39 : « Pendant l’été, l’ami DUBOIS va de plage en plage, avec sa camionnette, donnant, aux premiers venus des leçons de plongée en scaphandre autonome… »

Effectivement, l’esprit fertile de Paul va continuer à produire des Inventions, et quelles inventions.

Il commence en tentant de perfectionner le masque SQUALE, qui n’en a pas besoin et essaye de mettre au point un masque à vitre courbe, qui nous faisait loucher et produisait des hauts le cœur, digne du meilleur mal de mer sous-marin. Il nous fit essayer ensuite un masque en glace orée, qui nous faisait voir la vie en rose et qui était hors de prix. Vinrent les palmes, dont le plus bel exemple fut les Supermarines, d’une finition parfaite, elles étaient parmi les premières à avoir la gauche et la droite.

Il avait aussi produit, dans ses débuts un masque « Cygne » baptisé ainsi, parce que comportant un tuba gracieux qui… catastrophe… était branché sur le masque (photo jointe). Même avec la classique balle de Ping-pong, vous étiez sûr d’avoir les yeux arrachés passés 2 mètres. Il en dépose le brevet le 12 mars 1962, toujours à l’office Blétry, sous le titre « perfectionnement aux masques respiratoires périscopiques »

Il mettra au point des fusils sous-marins, les modèles Flash, à crosse en Inox et fut en bois. Précurseur de la parité féminine, on y trouvera des modèles « Miss Flash et Lady Flash »

Il sera aussi le premier à produire des cartes postales sous-marines aux éditions Aris à Sanary. Les vues sous-marines, très belles, même encore actuellement, avaient été réalisées par Robert DIOT, un autre pionnier, dans la photographie.
Il va quitter son atelier et faire construire un immeuble qu’il appellera l’immeuble SQUALE, où il va installer ses ateliers et ses bureaux, car la production de ses produits augmente de belle manière. Le masque Squale équipe la planète entière, la Marine Nationale. Nous conserverons longtemps le souvenir de l’anecdote suivante. Paul DUBOIS était un personnage haut en couleur et lorsqu’il recevait un chèque important des USA, fruit de ses ventes, on pouvait le rencontrer, le soir sur le port de Sanary dans les bars, où il entrait en brandissant le chèque en dollars et criant, de sa voix de ténor :
– « Tournée générale pour tout le monde »

Paul avait une âme généreuse, il m’a souvent croisé, dans les premières années 60, époque où, avec deux autres plongeurs, nous venions d’installer une entreprise de travaux s / m. Nos clients étaient rares, et il nous arrivait d’être quelquefois dans une situation affamée. Alors Paul, qui s’en rendait compte, sans que l’on le lui dise, nous glissait un billet de 100 Fr avec lequel nous nous précipitions chez Mimile à La Chaumière pour commander une bassine de spaghettis.

Il a fait mieux, ou pire pour la suite de ses affaires :
Quatre solides gaillards avaient quitté St-Malo en Juillet 1954, pour faire le tour du monde de la pêche sous-marine, à bord d’un voilier de dix mètres le « MOANA »
Passons sur les aventures de ces personnages picaresques qui se terminèrent trois années plus tard lors leur retour à St. Tropez. Ils produisirent un film et écrivirent un livre de deux tomes. Qu’allait devenir le Moana ? Qu’ils n’avaient plus les moyens d’entretenir, leurs aventures ne les ayant pas transformés en millionnaire.
Paul DUBOIS rachète le Moana et le fait venir, sur une remorque, à Sanary, en liesse au cours d’une fête qu’il organise. Il sauve ainsi ce bateau mythique, qui se trouve actuellement, en très bon état dans un port de la Côte d’Azur.

Mais, cruellement, le monde des affaires évoluant, il n’y avait plus la place, pour Paul qui voulait faire partager sa joie de vivre et sa réussite, car a trop partagé…
Le Masque SQUALE a continué à vivre, il est toujours en fabrication.

Paul DUBOIS lui s’est éteint le 19 Mars 1971. Il repose au cimetière de Sanary, où l’on peut voir, sur sa tombe, sa photo aux côtés de son chien.

Félix Pijeaud

(Charles) Félix Pijeaud est né le 12 décembre 1904 à Sanary-sur-Mer dans le Var. Son père, artiste-peintre, est tué au combat en septembre 1914

Après des études secondaires à Toulon et à Nice, il entre à Saint-Cyr en 1924 (promotion du Rif) et en sort en choisissant l’Aviation.

Sous-lieutenant, il suit les cours de l’école spéciale d’aéronautique à Versailles et est breveté pilote en janvier 1928.

Promu lieutenant en juin 1928 il est affecté sur sa demande à Oran (Algérie) jusqu’en 1935 à la 2e escadrille du 2e Groupe d’aviation de la Sénia.

Il participe aux opérations militaires dans le Sud oranais (1931-1932), reçoit deux citations avant d’être promu capitaine en mars 1933.


Charles Pijeaud

Après une affectation de deux ans à Reims (mars 1935- septembre 1937), il entre à l’Ecole de guerre de l’Air. Breveté d’Etat-major, le commandant Pijeaud est affecté à Alger de fin août à décembre 1939.

Appelé à l’Etat-major de l’Aviation pendant la campagne de France alors qu’il brûle de servir dans une unité combattante, il se replie avec l’Etat-major à Bordeaux. Après l’armistice, refusant l’idée de la défaite, il décide de rallier à Londres le général de Gaulle. Le 25 juin 1940, il gagne Port-Vendres puis, après un passage à Gibraltar, rejoint l’Angleterre où il est nommé chef d’Etat-major des Forces aériennes françaises libres (FAFL).

Promu lieutenant-colonel, Charles Pijeaud quitte l’Angleterre fin août 1940 pour l’opération de Dakar, puis Brazzaville et le Tchad. Il est légèrement blessé en novembre 1940 dans un accident d’avion et regagne Londres début 1941 après une traversée de plus de trois mois.

Toujours chef d’Etat-major des FAFL, il travaille sous les ordres du colonel Valin à la création du Groupe de chasse Ile-de-France.

A l’automne 1941, il est affecté à sa demande au Groupe réservé de Bombardement n°1 (GRB 1), bientôt appelé Groupe de bombardement « Lorraine », qui se trouve alors en opérations en Libye. Le 17 décembre 1941 le « Lorraine » passe sous son commandement.

Le 20 décembre, le « Lorraine », avec à sa tête le lieutenant-colonel Pijeaud, et trois autres squadrons britanniques effectuent une mission de bombardement sur les colonnes allemandes aux environs de Benghazi. Attaquée par de nombreuxMesserschmitt 109, la formation est plus ou moins disloquée et l’appareil du lieutenant-colonel Pijeaud prend feu. Il donne alors l’ordre à son équipage de sauter, ce que fait son observateur, Gaston Guigonis, qui parviendra cinq jours plus tard à regagner à pied les lignes alliées. Le mitrailleur, le sergent Delcros, ne donne pas signe de vie et Charles Pijeaud saute à son tour en parachute.

Grièvement brûlé au visage et aux mains, souffrant atrocement, il tombe, à son arrivée au sol, entre les mains d’une patrouille italienne. Hospitalisé à Derna, alors que les Italiens se préparent à fuir, il s’évade bien qu’aveugle et se cache pendant plusieurs heures jusqu’à ce qu’il s’aperçoive du départ des Italiens et regagne l’hôpital où il attend seul pendant quatre jours l’arrivée des Britanniques.

Evacué sur Alexandrie, le lieutenant-colonel Pijeaud, malgré les soins qu’on lui prodigue, meurt le 6 janvier 1942 des suites de ses blessures. Il a été inhumé au cimetière militaire français d’Alexandrie.

Son épouse Colette, restée en France, résistante-déportée, est morte en décembre 1943 au camp de concentration de Ravensbrück.

  • Chevalier de la Légion d’Honneur
  • Compagnon de la Libération – décret du 26 mars 1942
  • Croix de Guerre 39/45 avec palme
  • Croix de Guerre des TOE (2 citations)
  • Médaille de la Résistance
  • Médaille Coloniale avec agrafes « Sahara », « Maroc »
  • Croix du Combattant
  • Médaille des Services Volontaires dans la France Libre
  • Mention in Dispatch (GB)
  • Officier du Nichan Iftikhar

source : http://www.ordredelaliberation.fr

Albert Cavet

Une place de Sanary qui est située devant la propriété familiale porte son nom.

Qui était Albert Cavet ?

Albert Cavet est né le 14 septembre 1918 à Sanary (Var) et il fut tué au combat le 1er avril 1945.

Engagé au titre de l’Ecole de l’Air de Salon de Provence en septembre 1938 (Promotion Lieutenant Colonel Mailloux), Albert Cavet est breveté observateur en juillet de la même année., nommé Sous Lieutenant en mars 1939 et breveté pilote en décembre 1939. Le 15 mai 1940, il est affecté au Groupe de Reconnaissance I/33, puis au Groupe de Bombardement I/51 à Lézignan, le 1 décembre 1940. Promu Lieutenant en septembre 1941, il est mis en congé d’armistice sur sa demande, le 31 mars 1942.

Il passe la frontière Espagnole le 20 août 1942, est arrêté 9 jours plus tard, interné à Miranda jusqu’au 14 juillet 1943, il rejoint Gibraltar le lendemain, arrive à Londres et s’engage dans les Forces aériennes françaises libres (FAFL) le 9 août 1943 (la date d’effet sera modifiée et ramenée au 30 août 1942). Après un passage à Camberley, il commence son entraînement de pilote dans les écoles de la RAF, à l’Advanced Flying Unit en février 1944, puis à l’OTU 53 le 4 avril 1944 avant d’être mis en attente au Group Support Unit 84 le 10 juin 1944.

Il rejoint sa première affectation opérationnelle le 18 juillet 1944, au Groupe de Chasse « Berry » / Squadron 345 avant d’être transféré au Groupe de Chasse 2 « Ile-de-France » / Sq 340, le 1 mars 1945. Un mois plus tard, le 1 avril 1945, alors qu’il attaque un train près de Deventer aux Pays Bas, il est perdu de vue par son équipier qui l’appelle à la radio sans obtenir de réponse. Probablement touché par la Flak, le Spitfire XVI (TB496) du Lieutenant Cavet vient de s’écraser au sol.

Décorations obtenues par Albert Cavet :

• Chevalier de la Légion d’Honneur
• Croix de Guerre 1939-45 avec 1 Etoile d’Argent
• Médaille des Évadés

source : http://www.cieldegloire.com/

L’agent secret Hans-Günther von Dincklage en France

La séduction comme couverture

L’agent secret Hans-Günther von Dincklage en France

Laurence Pellegrini

Docteur en études germaniques

L’espion allemand Hans-Günther von Dincklage a été rendu célèbre par sa relation avec Coco Chanel (1883-1971), surtout avec la parution de Sleeping with the enemy du journaliste américain Hal Vaughan en août 2011. Les médias se sont concentrés sur cette aventure teintée de romanesque, occultant son personnage le plus énigmatique : le baron von Dincklage.

Issu de l’aristocratie militaire prussienne (son grand-père a été anobli en 1871) et conservatrice, inscrite dans la mouvance völkisch, le lieutenant Hans-Günther von Dincklage a servi durant la Première Guerre mondiale. Maîtrisant parfaitement le français et l’anglais, ce blond aux yeux bleus, distingué et cultivé, juriste de formation, a rapidement été recruté par les services de renseignements allemands, lors de la proclamation de la République de Weimar. Grâce à son « charme qui agissait naturellement sur les hommes comme sur les femmes » (Sybille Bedford), l’agent secret est facilement parvenu à s’implanter en France et y agir au service du Troisième Reich.

Nebeck, dite Catsy. Mariage d’amour ou couverture ? Tous deux forment en somme un couple d’espions qui s’installe à Sanary-sur-Mer, station balnéaire du Sud de la France. Ils doivent la découverte de ce lieu discret à la demi-sœur de Maximiliane, Sybille Bedford. En effet, en 1924, suite à l’accession au pouvoir de Benito Mussolini, la mère de cette dernière, Elisabeth Marchesani, fuit l’Italie pour s’installer dans le Var. Quand les Dincklage rejoignent Sybille Bedford à Sanary dans les années 1930, la couverture est parfaite. Maximiliane étant juive, le couple se présente comme des victimes du régime national-socialiste. Pour ne pas compromettre ses réelles activités, Hans-Günther n’a en outre jamais adhéré au parti nazi (NSDAP) et s’est retiré de la vie militaire.

Dans les registres de Sanary-sur-Mer, Hans-Günther et Maximiliane sont officiellement « sans profession ».

Pour le compte de Joseph Goebbels, ministre du Reich à l’Education du peuple et à la Propagande, le couple Dincklage espionne pourtant les intellectuels allemands en exil qui tentent d’organiser la résistance intellectuelle. Sans doute n’est-il pas étranger à l’échec de la revue clandestine Die Sammlung, qui cessa d’exister après seulement deux ans d’existence. La majorité de ses auteurs, dont Klaus et Golo Mann, René Schickele, Stefan Zweig, Bertolt Brecht, Bruno Frank ou encore Alfred Kantorowicz, ont séjourné à Sanary. Certains de ces exilés comme Lion et Martha Feucht- wanger, la baronne de Bodenhausen, l’« étudiant » Willi Ulmer ou Hans Clausmeyer « se disant commerçant » étaient soupçonnés par les services de renseignements français d’être les complices de Dincklage.

Sanary est aussi un emplacement stratégique pour surveiller le port militaire de Toulon, situé à quelques kilomètres. Installé dans la villa « La petite casa », Dincklage avait comme voisins Charles Cotton, ancien officier de marine, et Pierre Mimerel, ancien entrepreneur de transports, recrutés par l’intermédiaire de Catsy. Un autre agent de Dincklage, l’Allemande Lucie Braun, séjourna également à Sanary. Ce réseau séduisait et finançait des informateurs de l’intérieur, parmi lesquels comptait vraisemblablement l’enseigne de vaisseau Marc Aubert, fusillé à Toulon en 1939 pour intelligence avec l’ennemi.

Un attaché très spécial

En 1933, les ministères de la Propagande et des Affaires étrangères allemands décident d’infiltrer un espion à Paris. Aussi Hans-Günther von Dincklage, « homme de confiance du chancelier Hitler », fut-il nommé – directement par Berlin – d’abord attaché de presse à l’ambassade d’Allemagne, rue Huysmans, dans l’ancienne demeure du prince Eugène de Beauharnais, puis « attaché spécial », suite aux rumeurs persistantes sur l’arrivée d’un envoyé du Reich à Paris.

Sous les ordres de Goebbels, Dincklage devait garantir la propagande noire du Reich sur le sol français et créer un service de sûreté pour contrôler l’opposition. Pour assurer cette mission, les relais de Dincklage, qui apparaissaient dans le langage codé de ses correspondances comme des auxiliaires (Hilfskraft), étaient rémunérés grâce à des fonds très élevés – de l’ordre de 25 millions de francs – alloués aux « tâches administratives ». Pour correspondre avec le ministère, Dincklage disposait en outre de lignes téléphoniques directes, de télégraphes ou encore de « machines de chiffrement », la fameuse Enigma.

A la fin de la guerre, nombre de dossiers sensi- bles ont été détruits par les nazis. Mais les archives politiques du ministère des Affaires étrangères allemand disposent encore de documents qui éclairent sur les méthodes de Dincklage. Il apporta par exemple un soutien financier et logistique aux sympathisants du régime – membres du NSDAP, Union des étudiants nationaux-socialistes, le mouvement patriotique Turnverein, le syndicat des commerçants ou celui des employés (Deutschnationaler Handlungsgehilfenverein) et des journalistes allemands, ou encore les organisations religieuses – pour qu’ils s’implantent en France. Dincklage dirigea également la diffusion de la propagande et l’infiltration d’ingénieurs allemands au sein des usines françaises. On peut aussi noter le financement de la presse nationaliste et antisémite française par Berlin, comme le quotidien Le Jour, fondé en 1933 par Léon Bailby. Enfin, Dincklage infiltra des étudiants et des professeurs à la Sorbonne pour s’informer et y orienter l’enseignement germaniste.

A la fin de l’année 1934, Dincklage doit quitter l’ambassade pour Londres – l’hôtel Mayfair Court où séjournent Joachim von Ribbentrop et un autre agent, Stephanie von Hohenlohe, chargée de la propagande en Angleterre. En effet, non seulement les douanes françaises, chargées de mener des « fouilles discrètes de tout sujet allemand déclarant se rendre à Sanary», retiennent son véhicule, mais surtout la presse parisienne, et en particulier Vendémiaire, dénoncent en détail ses activités d’espion. D’abord, il est soupçonné, dans un article intitulé Les dessous de l’attentat de Marseille, d’avoir participé à l’assassinat du roi Alexandre Ier, venu soutenir la France contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste – et du ministre français des Affaires étrangères, Louis Barthou. Ensuite, on révéla la « propagande incessante et sans scrupule », l’« entreprise de pangermanisme hitlérien » destinée à « préparer la guerre qui, un jour, grâce à l’aveuglement de ses victimes, devrait assurer au Reich un triomphe complet ». Avec l’article Gestapo über alles, la couverture de diplomate de l’agent Dincklage fut définitivement terminée.

L’opération chapeau de couture

Suite à cette série d’article, Dincklage écrit à son ambassade : « Je suis en train de me créer une nouvelle existence ». A cette époque, avec la promulgation des lois de Nuremberg, il divorce en effet de Catsy, avec qui il gardera néanmoins un contact ininterrompu. Mais cela signifiait surtout qu’il avait une nouvelle mission, en Afrique du Nord cette fois-ci, pour laquelle il recruta la baronne Hélène Dessoffy. A chaque nouvelle mission, Dincklage s’affichait avec une nouvelle maîtresse de la haute société, qui était très vraisemblablement un pourvoyeur de fonds et une couverture.

De retour à Paris pendant l’Occupation, Dincklage se lie avec Gabrielle Chasnel, qui devient sous sa coupe l’agent Wesminster. Pour Axel Madsen, ils s’étaient rencontrés avant la guerre, alors que Dincklage devait assurer le contrôle de l’industrie textile française. Hal Vaughan a démontré que Dincklage a en retour permis à Coco Chanel de jouir d’un statut privilégié durant l’Occupation, en conservant notamment sa chambre au Ritz, alors que les civils en étaient évacués pour laisser place au quartier général de la Luftwaffe. Cette relation a surtout abouti à l’opération Chapeau de couture, durant laquelle Coco

Chanel devait négocier un accord de paix séparé entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne avec son ami Winston Churchill. Sur les motivations de sa collaboration avec le NSDAP, le mystère demeure : était-elle réellement « antisémite et pro- nazie », comme on peut le lire dans la presse, affirmation réfutée vigoureusement par la maison Chanel ? Ou a-t-elle voulu sauver son neveu André Palasse, fait prisonnier pendant l’Occupation, comme le soutient Gabrielle Palasse-Labrunie, petite-nièce de Coco Chanel dans le livre d’Isabelle Fiemeyer paru en 2011 ? Etait-elle enfin une « belle femme sans scrupules », selon les termes du metteur en scène Luchino Visconti, prête à tout pour sauver son empire ? Rappelons un courrier envoyé par Coco Chanel à Georges Madoux, ad- ministrateur provisoire nommé par Vichy : « Je me porte acquéreur de la totalité des actions Parfums Chanel qui sont encore la propriété de juifs et que vous avez pour mission de céder ou faire céder à des sujets aryens ».

Après la guerre, Coco Chanel s’installe en Suisse, rejointe à la fin des années 1940 par Dinck- lage („Spatz“), avec qui elle séjourne au Lausanne Palace, au Beau-Rivage-Palace au bord du lac Léman et dans la station de ski suisse de Zermatt. Les archives suisses montrent que Dincklage s’était déjà rendu à Bâle, au début de la Seconde Guerre mondiale et qu’il y possédait un compte à la HSBC. Sans doute préparait-il déjà son exil. Jusqu’à la fin de sa vie, le charme de Spatz aura opéré. En effet, selon Pierre Galante, il a fini par quitter Coco Chanel pour aller s’installer à Majorque, dans une demeure offerte par son ancienne maîtresse. Décédé en 1974, Hans-Günther von Dincklage n’a jamais été inquiété par la justice.

La résistance des exilés allemands de Sanary/Mer

HM et Laurence Pellegrini

»La résistance allemande au régime hitlérien fut longtemps ignorée et ses repré- sentants en subirent les conséquences, ni soutenus ni reconnus officiellement en France, avant comme après la guerre. La lettre du président du Pen Club internatio- nal, le poète Jules Romains, au maire de Sanary-sur-Mer, qui certifie, en 1940, que Lion Feuchtwanger en est membre, en passant sous silence ses activités d’opposant, étaye cet argument.

Pourtant, cette résistance au 3e Reich est une réa- lité : politique, principalement de la part du SPD et du KPD, avec l’action publique à l’étranger et clandestine à l’intérieur ; religieuse contre les orien- tations païennes du régime et contre l’extermina- tion des juifs. Les opérations de jeunes étu- diants et les tentatives de coup d’état d’une partie de l’armée ne furent pas sans perturber un régime qui oppressait autant ses nationaux que ses con- quis. Dès février 1933, les premiers pensionnaires des tous nouveaux camps de concentration sont les opposants au régime.

Une des premières mesures du régime national- socialiste fut aussi de conspuer, interdire, chasser ou encore interner les intellectuels, juifs ou non, responsables à leurs yeux de la décadence du peu- ple allemand. C’est ainsi que plusieurs centaines à plusieurs milliers d’intellectuels allemands, selon les années et selon les sources, fuient le Reich à partir de janvier 1933, ce qui a comme consé- quence de dépeupler l’Allemagne d’une grande partie de ses élites. Ils se retrouvent en particulier en France, et, s’agissant de peintres et surtout d’écrivains, ils rejoignent pour quelques jours ou plusieurs années Sanary-sur-mer, village recom- mandé pour ses charmes et ses prix abordables par Julius Meier-Graefe, qui résidait à Saint-Cyr-sur-Mer, par l’Anglais Aldous Huxley, qui y avait ache- té une maison, tout comme le peintre de la « Nouvelle objectivité » Anton Raederscheidt et sa compagne Ilse Salberg.

Tout d’abord, entre exil et résistance, comment le rassemblement de représentants de l’intelligent- sia allemande à Sanary s’achemine-t-il vers la créa- tion, en 1936, de Das Wort, revue antifasciste ma- jeure de l’avant-guerre ? Ensuite, dans quelle mesure les articles de la revue sont-ils représenta- tifs de la littérature politique de l’exil ? Enfin, la motivation principale de l’écriture étant de dé- noncer et d’informer, quels thèmes les intellectu- els décident-ils de soulever dans le premier numé- ro pour illustrer leur perception du régime natio- nal-socialiste ?

Pour être enregistré par les autorités françaises, les exilés devaient soit avoir besoin de papiers, soit être déclarés par un meublé ou un hôtel. Leur pré- sence sur le territoire sanaryen fut si nombreuse que le FBI interrogea Ludwig Marcuse, selon ses termes, sur « la colonie allemande de Sanary », très certainement au sens d’un collectif de pensée et par conséquent objet d’enquête. Dans ce sens jus- tement, Das Wort avait rempli son rôle, celui de massifier des pensées individuelles, inefficaces si elles restaient isolées. Ce fut l’œuvre des auteurs « sanaryens », Lion Feuchtwanger (1884–1958), Bertolt Brecht (1898–1956), Fritz Brügel (1897–1955), Heinrich Mann (1871–1955), Arthur Koestler (1905–1983), Arnold Zweig (1887–1968), Ludwig Marcuse (1894–1971) et Stefan Zweig (1881–1942).

Les archives administratives, les rapports du maire de Sanary ou des services de police sont pourtant quasi muets sur les activités de résistance des exilés. Il existe néanmoins un procès-verbal du premier magistrat, qui stipule que Lion Feuchtwanger est très correct d’un point de vue national (français), qu’il se dit persécuté et qu’il écrit beaucoup et parle beaucoup en France et à l’étranger. Le 17 mai 1940, le maire, sensible aux « incidents qui se sont produits dans sa commune entre la population et les sujets

ennemis », attire l’attention du préfet « sur les in- convénients que peut présenter la présence de sujets allemands sur la côte varoise aux abords du port de Toulon ». Ce fut la grande déception des exilés que de voir les autorités françaises les interner et d’être livrés aux « nazis » même après l’armistice, eux les résistants qui défendaient la France.

Pour l’administration varoise, tout comme pour la littérature et la résistance au régime, ce fut Lion Feuchtwanger qui symbolisa et agrégea au- teurs et éditeurs, dans un paradis perdu, une sor- te de Weimar en exil. En réalité, sauf pour la cour- te période de l’été 1933, durant laquelle Thomas Mann reproduisit ses soirées de lectures devant une assistance plus large et cosmopolite qu’à Munich, il n’y eut jamais de grande concentra- tion d’intellectuels. Mais, de très nombreuses ren- contres contribuèrent, dans l’exil et la peur du len- demain, à forger des solidarités, et cela durant neuf années. Cette situation conduisit certains d’entre eux, les plus politiques ou lucides, à se donner les moyens d’être entendus, en exil comme en Alle- magne. On ne peut pas non plus négliger un cer- tain sentiment de culpabilité face à l’inefficacité de l’intelligence et de l’art contre la machine totali- taire, qui opposait l’autodafé à l’expression artis- tique et Mein Kampf aux œuvres des « dégénérés ». Das Wort se voulut une réponse et une reprise en main de l’usage de la création dans la société. Aux côtés d’un ardent combattant du fascisme Willi Bredel, Lion Feuchtwanger et Bertolt Brecht fu- rent non seulement les membres fondateurs et les rédacteurs de Das Wort, mais aussi les figures em- blématiques de l’antifascisme.

Ainsi, la préface de la première édition de la re- vue en est le cri : « Encore jamais une revue n’a eu si peu besoin de justifier sa parution que Das Wort ;

parce que les principaux représentants d’une grande littérature n’ont jamais été dans la situation des écrivains allemands contemporains. Traduite dans toutes les langues du monde, témoin d’un quart de siècle de destins dramatiques de la société et des individus, depuis plus de trois ans d’exil, cette littérature si réprimée a certes des éditeurs, mais pas une seule revue. » Ils reprochent au régime national-socialiste de « violer la langue allemande, pas moins que la
chair des Allemands dans leurs camps de concentration ». Das Wort (le mot) apparaît donc comme l’emblème de l’élite intellectuelle, qui veut représenter
son Allemagne en dehors de ses frontières, pour les Allemands restés sur le territoire, pour les exilés, et enfin aux yeux du monde.

Entre résistance et impuissance Das Wort paraît pour la première fois en 1936 aux éditions Jourgaz à Moscou. Pour de nombreux intellectuels de l’époque, seule l’Union soviétique peut à la fois soutenir la création artistique et défendre les valeurs sociales, et même humanistes, qui viennent d’être détruites par le régime nazi, dégénérescence du capitalisme. Ils ont une considération marquée pour l’Union soviétique, ainsi qu’il est écrit dans l’avant-propos : « Das Wort paraît dans un pays qui ne connaît pas le chômage, où plus d’un million d’Allemands ont été initiés à la vie culturelle nationale intensive. Dans un pays, qui dénigre certes les actuels détenteurs du pouvoir en Allemagne et qui les menace de leur déclarer la guerre, mais qui ne réagit pas avec chauvinisme, mais avec un amour et un respect inchangés pour le véritable esprit humaniste allemand. » Ce choix de lieu de parution est en réalité beaucoup plus matérialiste et propagandiste que les auteurs de Das Wort veulent bien l’admettre. Après l’échec de précédentes revues d’exil comme Die Sammlung et Die Neuen Deutschen Blätter pour des raisons budgétaires, le directeur de la maison d’édition russe, Michail Kolzow, leur propose de financer Das Wort avec les ressources des partis et des autorités moscovites, à condition que les écrits restent dans la ligne.

Ses auteurs étaient également soutenus par les différentes prises de conscience de leurs collègues européens. Par exemple, l’Association de défense des écrivains allemands, créée à Paris en 1933, maintint le lien entre la résistance clandestine et les exilés, en contribuant à la diffusion de revues prohibées. Le premier congrès international pour la défense de la culture en 1935 entretint également
l’action de la résistance intellectuelle. Mais, au cours de cette assemblée, les influences politiques furent très prégnantes et ne favorisèrent pas l’improbable unité de cette opposition. Un an plus tard, Das Wort paraît comme une volonté de remédier à la division.

Pour ces auteurs, la revue est également un exutoire, l’expression de leur situation intellectuelle, partagée entre exclusion et quête d’identité. Dans Das Wort, Fritz Brügel livre par exemple, sous la forme d’un poème intitulé Chant chuchoté, des pistes universelles sur l’exil : l’apatride (« on ne nous voit pas, on ne nous connaît pas »), la dispersion (« nous continuons à tisser notre toile qui devient de plus en plus fine de ville en ville, de lieu en lieu ») et le dualisme entre la résistance et l’impuissance (dans la pointe du poème : « ils n’ont rien, ils n’ont rien, ils vont tout avoir »).

La contribution la plus importante des auteurs de Das Wort est sans aucun doute leur approche pédagogique de l’art. Ils s’appuient en effet sur un postulat didactique, qui consiste à tirer du passé la compréhension du présent et l’appréhension de l’avenir dans une dialectique qui oppose la guerre au pacifisme, le capitalisme au socialisme et la violence à l’humanisme. En cela, ils combattent l’idéalisme d’un Thomas Mann, qui, malgré la présence attestée de son clan à Sanary, n’entre justement pas dans la revue « sanaryenne ».

Quelques exemples
Arnold Zweig, ancien de Verdun, est devenu un ardent pacifiste. Cette attitude repose essentiellement sur une analyse de la société militaire allemande et de ses rapports socioculturels : entre le simple soldat et les officiers prussiens, entre juifs et non-juifs. Dans sa nouvelle Schipper Schammes, tirée de son roman d’apprentissage Erziehung vor Verdun paru un an plus tôt, il décrit la guerre comme le creuset de la formation intellectuelle de nombreux Allemands, à commencer par la formalisation sociale et culturelle du sionisme. Pour lui, le conflit armé s’avère contraire à la civilisation, au débat politique et aux individus. Il faut donc combattre contre Hitler le guerrier, mais qu’en sera-t-il d’une guerre de la civilisation contre Hitler ?

Bertolt Brecht, dans son poème Les effets vivifiants de l’argent, analyse cette situation, d’un point de vue économique et politique, au prisme de la dialectique marxiste. Il accepte Lion Feuchtwanger, car il est l’un des rares à admettre l’impasse de l’humanisme dans les conditions imposées par Hitler. Das Wort signale justement à tous les intellectuels que la réalité-argent est plus forte que le bien-idéal auxquels beaucoup voudraient encore croire. En ce sens, ces entrevues sanaryennes furent sans doute le milieu neutre et idyllique, qui permit la distanciation entre ces auteurs et l’effet de leur production sur le public.

Quant à Stefan Zweig et Ludwig Marcuse, ils arborent une conception davantage philosophique de leur environnement. Dans sa nouvelle Une conscience contre la violence, Stefan Zweig suggère le combat de la résistance intellectuelle contre le régime hitlérien par la métaphore de Castellion contre Calvin. L’auteur défend l’idée d’une réflexion spirituelle nécessaire face au barbarisme des dogmes politiques et religieux. Il en appelle à la solidaritéde la résistance intellectuelle, dont il admet la limite face à la puissance de l’appareil militaire.

« Les moustiques contre les éléphants », ou encore « la guerre du pur esprit contre la surpuissance d’une dictature en armure », c’est ainsi qu’il se représente le combat humaniste. Malgré les dangers liés à l’action clandestine, l’auteur exhorte les peuples à exercer leur « liberté » et leur « indépendance» intellectuelle. Dans la dernière phrase de son texte, où il incite à « appeler toutes ces boucheries dévotes par leur vrai nom : meurtre », le discours de Stefan Zweig apparaît à la fois universel et annonciateur.

Dans Das Wort, Lion Marcuse définit l’humanisme comme l’approche philosophique en tous points opposée à l’aryanisme, qui défend la supériorité de la race des descendants des peuples de langue indo-européenne. À l’élitisme et l’antisémitisme, l’intellectuel oppose la solidarité des peuples, l’égalité entre les races face aux « nécessités sur cette terre ». Lion Marcuse rejette les fondements nationaux-socialistes d’une nation ethnoculturelle, légitimée par les droits du sang. Mais plus encore, il s’insurge contre leur détournement de la théorie pangermaniste fichtéenne au profit de l’impérialisme. En effet, il rappelle que Fichte avait certes prôné l’émancipation, l’unité du peuple allemand et le patriotisme, mais dans le but de s’affranchir de la soumission à la puissance napoléonienne.

L’auteur ne reconnaît à la politique national-socialiste aucun fondement intellectuel et revendique pour son propre groupe le monopole de la réflexion philosophique allemande et universelle. En cela, il s’oppose à la culture « völkisch
», inventée par les nationaux-socialistes. Das Wort ne se contente pas d’en mener la critique, mais publie, dans sa revue de presse à la fin de chaque numéro, des extraits de la presse officielle du Reich.

Initiatives de Mémoire Ces auteurs, plus ou moins politisés, ont cependant tous la conscience aiguë que d’une part, les « nazis » détruisent la culture et la langue allemandes – et pas seulement la leur, mais celle de l’histoire allemande –, et que d’autre part, la guerre à mort, qui ne manquera pas de survenir, entraînera la destruction de l’Allemagne. La déclaration de guerre a donc comme conséquence le déplacement des enjeux, puis inattendu, le renversement de la situation des proscrits en France. La revue ne peut perdurer. Les écrivains se retrouvent enfermés au propre comme au figuré et n’ont de cesse que de fuir plus loin. Et, compte tenu des accords entre le Reich et l’Union soviétique, ils ne trouvent refuge physique et intellectuel qu’aux Amériques.

Le francophile Lion Feuchtwanger devra écrire Le Diable en France pour exorciser le drame de la culture allemande, qui voyait la France comme le « séjour de Dieu ». Bertolt Brecht fait le tour de l’Europe « avec deux divisions allemandes motorisées aux fesses et sans le moindre visa ». Heinrich Mann, malgré son âge, traverse les Pyrénées. Fritz Brügel et Arthur Koestler s’exilent en Grande-Bretagne, donc restent en Europe, le berceau de leur culture. En Amérique latine, on trouve Arnod Zweig en Haïti et Stefan Zweig au Brésil, nouvel eldorado intellectuel, mais dans les deux cas très européen.

Hannsferdinand Döbler, écrivain allemand qui avait rédigé en 1984 un article très remarqué dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit (« Vertriebene. Wo Thomas und Heinrich Mann mit all den anderen Zuflucht fanden »), fut à l’initiative d’une plaque commémorative, offerte par les gouvernements allemand et autrichien. Elle fut inaugurée le 18 septembre 1987, après deux ans de tractations, l’établissement de la liste des exilés n’étant pas le moindre problème. Le conseil municipal s’insurgea de n’avoir pas été sollicité : « Sur le fond, comme on le dit à la messe, cela était juste et bon.

Mais dans la forme, c’était parfaitement illégal et pour tout dire, ubuesque. Nous avons vu, en territoire français, une autorité étrangère inaugurer un hommage public que seul le Conseil municipal est autorisé par la Loi à décerner. » Les historiens sanaryens Jeanpierre Guindon, co-auteur de Zone d’ombres en 1990, et Barthélémy Rotger, pionniers de la recherche sur l’exil sanaryen, entamèrent des recherches au début des années 1980. La découverte de l’histoire du camp des Milles suscita un travail universitaire à Aix en Provence sous la direction de Jacques Granjonc et de Theresia Grundtner. C’est à partir de 1998, que la commune de Sanary prit des initiatives dites de mémoire : voyages en des lieux symboliques, inauguration du Jardin des Enfants d’Yzieu, création du parcours de lieux de séjour, dont vingt et un sont identifiés par des plaques, ou encore édition d’une brochure bilingue historique et touristique. En effet, la commune était alors sollicitée autant par les chercheurs que par les tours opérateurs. En 2004, une nouvelle brochure trilingue fut publiée alors que se tenaient à Sanary les journées du cinquantenaire de l’OFAJ. Cette commune, Sanary, est en quelque sorte reconnue pour ce qu’elle ne savait pas être à l’époque, selon la fameuse et ironique phrase de Ludwig Marcuse, « la capitale secrète de la littérature allemande ». Du côté allemand, Heinke Wunderlich et Stefanie Menke en 1996, Ulrike Voswinckel et Frank Berninger en 2005, (ouvrage traduit en français) ont enrichi ces dernières années, avec d’autres, tels Ruth Werfel ou Peter Spiro, la connaissance de l’exil à Sanary.

Le devoir de mémoire ayant aujourd’hui largement mis à jour les éléments matériels de la présence des exilés de langue allemande à Sanary, il reste encore à analyser plus précisément la production littéraire liée à cet exil. La thèse de Magali Nieradka (Die Hauptstadt der deutschen Literatur: Sanary-sur-mer als Ort des Exils deutschsprachiger Schriftsteller, publiée en 2010) est l’occasion d’une meilleure connaissance de la question de l’inspiration artistique. Dans la recherche française en revanche, le motif littéraire chez les exilés « sanaryens » reste encore relativement inexploré, d’un point de vue systématique. Pourtant, l’étude de Das Wort ne serait-elle pas l’occasion d’une connaissance plus approfondie de ces hôtes inattendus

Frédéric DUMAS

Frédéric DUMAS
Par P.-Y. Le Bigot (reproduit avec autorisation)

UN PIONNIER SURDOUE

Pionnier de la plongée en scaphandre autonome, du cinéma sous-marin et de l’archéologie sous-marine, Frédéric Dumas fut avant la deuxième guerre, un chasseur sous-marin qui forçait l’admiration et dont la réputation était connue de Marseille à Nice.

En 1938, au cours d’une partie de pêche, il fait la connaissance de Philippe Tailliez, puis de Jacques-Yves Cousteau. Ainsi va naître l’équipe qui sera à l’origine du développement de la plongée autonome.

Frédéric Dumas naît le 14 janvier 1913 à Albi. Dès l’âge de six ans, sa santé fragile oblige ses parents à venir s’installer au bord de la mer à Sanary. Là, dans la baie de Portissol, il découvre avec ses deux frères les joies procurées par la Méditerranée, la natation puis la chasse sous-marine à partir de 1936 (il a alors 23 ans) grâce à un touriste canadien qui fréquente régulièrement la plage de Portissol, Lemoigne.

L’objet qui va déclencher l’intérêt de Frédéric pour le monde sous-marin va être une paire de lunettes binoculaires Fernez : grâce à elles il va découvrir que là où il se baigne régulièrement évoluent « des poissons gros comme des assiettes ». Avec Lemoigne, Didi transforme un lance-pierres en arme de chasse sous-marine, les tringles à rideau remplacent les pierres ; si le résultat est médiocre, il permet tout de même de tuer quelques poissons (principalement des saupes et des sars).

DE LA CHASSE AU CINEMA

Frédéric va sans cesse améliorer son équipement de chasse, les lunettes font place à un masque monohublot tiré d’une chambre à air de voiture, le lance-pierres évolue vers une arbalète en bois redoutable, les prises ne sont plus des saupes mais des loups, des mérous, des liches. Didi n’acquerra ses premières palmes de caoutchouc, des « de Corlieu » qu’en 1938, grâce aux conseils de Philippe Tailliez. C’est cette même année, au cours d’une partie de chasse sous-marine aux îles des Embiez, qu’il fait la connaissance de Phlippe. A la suite de cette rencontre puis de celle avec Jacques-Yves Cousteau, va naître l’équipe qui sera à l’origine du développement de la plongée autonome. Les parties de chasse avec Tailliez et Cousteau seront interrompues par la guerre, Frédéric part comme caporal muletier dans les Alpes, les deux officiers de marine rejoignent chacun leur navire. Quelques mois plus tard la débâcle de l’armée française a pour effet de renvoyer un grand nombre de militaires chez eux ou dans leurs casernements. Dumas, Tailliez et Cousteau sont du nombre : un à Bandol, l’autre dans le Massif Central, le troisième à Toulon.

Le trio se reforme toutefois en 42, les activités sous-marines reprennent. Cousteau a alors une passion et une idée fixe : sa passion c’est le cinéma et la photographie sous-marine ; l’idée fixe c’est de disposer d’un équipement qui lui permette d’évoluer librement sous les eaux. Il va entraîner Dumas et Tailliez dans ces deux aventures, les exploits cynégétiques de Didi serviront de sujet au premier film de Cousteau Par dix-huit mè tres de fond. En 1943 dès que Cousteau reçoit le scaphandre autonome que lui fait parvenir Emile Gagnan et qui deviendra célèbre sous le nom de « scaphandre Cousteau Gagnan », Frédéric Dumas le plus aquatique des trois, est de toutes les parties de la plongée. « Dumas, c’était le dieu de l’eau, il y faisait ce qu’aucun d’entre nous n’était capable de faire, non par sensibilité, mais par nature, par philosophie. Il jouait avec elle… ». C’est lui que Cousteau choisira une nouvelle fois comme « acteur » lorsqu’il tournera son deuxième film, Epaves, le premier montrant le nouveau scaphandre autonome.

UNE EXPERIENCE INEGALABLE

A la fin de la guerre, Cousteau et Tailliez armés du film « Epaves » vont plaider auprès des autorités maritimes, la cause de la création au sein de la Marine Nationale d’une unité de plongeurs autonomes. Le besoin en plongeurs à la fin de la guerre étrant évident (déminage, reconnaissance d’épaves) ils obtiennent gain de cause et le Groupe de Recherches Sous-Marines (GRS) est créé. Philippe Tailliez en prend le commandement. Dès le 1er mai 1945, Frédéric Dumas intègre le groupe en qualité de collaborateur scientifique (il deviendra agent contractuel en janvier 1947) il y restera 20 ans et participera de façon très active à la naissance et au développement de la plongée autonome et de ses applications. Son sens du milieu sous-marin et son génie du bricolage nous donneront parmi des dizaines d’inventions le célèbre sanglage qui porte son nom (deux sangles + la sous-cutale) et qui n’a été supplanté que par l’apparition du gilet de stabilisation. Il sera un des principaux acteurs du sauvetage du bathyscaphe du Professeur Piccard, le FNRS II lors de l’expédition de 1949 à Dakar. Grâce à ce sauvetage, la Marine Française pourra réutiliser la sphère du bathyscaphe pour réaliser le FNRS III.

A partir de 1951, Frédéric Dumas bien qu’étant toujours sous contrat avec l’armement de la Calypso en tant que chef de plongée et parfois comme chef de mission. C’est l’époque où arrivent à bord des plongeurs qui constitueront la plus fameuse équipe de plongeurs de l’histoire de la plongée autonome. Falco, Laban, Wesly, Klentzy, Goiran seront quelques-uns de ceux là.

En 1953, Frédéric Dumas cosigne avec Cousteau l’ouvrage de plongée le plus connu dans le monde, Le Monde du Silence, le récit des premières aventures sous-marines du trio Cousteau, Tailliez, Dumas.

En 1955, commence le tournage du film Le Monde du Silence ; Frédéric Dumas y est omniprésent, une des plus belles séquences est le ballet qu’il exécute avec Jojo le mérou.

Quand il n’est pas sur Calypso, Frédéric est au GERS où la Marine développe de nouveaux équipements et mène à bien de nombreuses recherches sur la physiologie humaine en plongée. Sa participation au développement des activités de plongée au sein du GERS lui valent de se voir attribuer en 1959 la médaille d’argent de la Défense Nationale.

UN PASSIONNE D’ARCHEOLOGIE SOUS-MARINE

Que ce soit avec le GERS, à bord de Calypso ou au sein des instances fédérales (Ffessm) et internationales (Cmas) de la plongée sous-marine, Didi se passionne pour l’archéologie sous-marine que le scaphandre autonome a fait entrer dans une nouvelle dimension. L’épave de Mahdia en Tunisie, du Grand Congloué près de Marseille, de Gelidonya en Turquie, des sites précolombiens en Amérique du Sud seront, entre autres, ses bancs d’essai pour la mise au point de nouvelles techniques de recherches et de travail en archéologie sous-marine. Il collaborera notamment avec Georges Bass (USA) et Miss Honor Frost (Grande-Bretagne). Pendant de nombreuses années, Frédéric Dumas sera d’ailleurs président de la commission archéologie de la Confédération Mondiale des Activités Subaquatiques (Cmas) et de la Fédération Française d’Etudes et de Sports Sous-Marins (Ffessm). Maurice Herzog, le célèbre alpiniste, Haut Commissaire à la Jeunesse et aux sports, le nomme Chevalier de l’Ordre du Mérite Sportif en 1960.

Au sein du GERS, Frédéric Dumas conserve auprès des jeunes plongeurs son statut de pionnier avec l’aura qui l’accompagne. Par contre certains officiers et médecins sont moins enthousiasmes. Les avancées significatives sont maintenant dues aux physiologistes, aux ingénieurs des sociétés qui travaillent avec le GERS en vue de concrétiser les idées qui en fusent et non plus aux bricoleurs géniaux et aux plongeurs instinctifs comme Dumas. La Marine, argumentant sur son âge et des restrictions budgétaires, met fin au contrat qui la liait à Frédéric Dumas en juin 1965 (il a alors 52 ans).

Didi se retire dès lors dans sa maison de Portissol à Sanary. Il va mettre à profit ce changement de rythme pour se consacrer à la rédaction d’ouvrages d’archéologie sous-marine et de souvenirs. De 1946 à 1980, ce ne seront pas moins de onze ouvrages qu’il signera ou cosignera depuis Par dix-huit mètres de fond jusqu’à La mer antique.

Frédéric Dumas décède le 26 juillet 1991 à l’hôpital Saint-Louis de Toulon à l’âge de 78 ans. Ses cendres ont été déposées dans le cimetière familial de Lédignan (Gard), village d’origine de son père.

P.-Y. Le Bigot

Michel Pacha

Biographie de Michel Pacha par Marius AUTRAN
(www.site-marius-autran.com)
© Marius AUTRAN reproduit avec autorisation

 

Blaise, Jean, Marius Michel est né le 16 Juillet 1819 à Saint-Nazaire (San Nazari, qui deviendra Sanary).

Les origines lointaines de sa famille dans ce village remontent à 1730.

Son père Jean Antoine Michel naquit à Sanary en 1784. Il fut lieutenant de vaisseau sous l’Empire et la Royauté et sa mère Joséphine Lautier descendait également d’une famille de marins de souche sanaryenne.

Bien évidemment, avec une pareille ascendance, le jeune Marius Michel sera fortement influencé par les récits d’aventures de ses parents et grands parents, gens de mer éprouvés.

En 1830 Louis-Philippe ayant installé à Brest, le Collège Royal de la Marine, origine de l’École Navale, Blaise Marius Michel fut envoyé chez les Bons Pères à Marseille pour en préparer le concours d’entrée.

Hélas ! ce projet magnifique fut contrarié par une épidémie de choléra qui se manifesta en 1834-1835. C’est alors que son père Antoine prit la décision de prendre avec lui son jeune fils sur leStationnaire qu’il commandait à Toulon, pour lui apprendre d’abord à être mousse.

Ce navire justifiait bien son nom étant au mouillage entre l’Éguillette et la Tour Royale pour surveiller les entrées et sorties de la rade, mission plus délicate qu’aujourd’hui, la grande jetée n’ayant été construite que vers 1880.

L’année suivante le choléra gagna Toulon et La Seyne. En trois mois, près de 500 de nos concitoyens périrent de ce fléau. Antoine Michel jugea plus sûr pour la santé de son enfant de prendre le large et de l’emmener avec lui sur la goélette la Torche, dont il venait de prendre le commandement.

Blaise Marius sera mousse pendant plus d’un an, puis il passera sur la bombarde la Dore, puis sur le Cerbère.

Il gravit les échelons : apprenti marin, fourrier de 3ème classe, de 2ème classe et tout cela avec une telle rapidité que ses supérieurs estimèrent qu’il n’était pas une personnalité sans relief et qu’un avenir brillant s’ouvrait devant lui.

Dans cette période, la guerre d’Algérie bat son plein. Le jeune Michel, à l’occasion d’un fait d’armes hors du commun va se signaler à l’attention de ses chefs et même du ministre de la Guerre.

Un premier exploit

Bien après le débarquement des troupes du Maréchal Bugeaud, la place de Djidjelli tient toujours sur les côtes de Kabylie. Décision est prise par le commandement de l’investir par un stratagème qui consiste à hisser au faîte de la Mosquée, le drapeau tricolore et cela pendant la nuit.

Marius Michel, volontaire pour cette opération audacieuse, nage depuis son navire mouillé au large, l’emblème national autour du corps, se rend à la Mosquée discrètement, escalade le Minaret, on ne sait trop par quel prodige et sa mission accomplie, il se camoufle et attend. À l’aube naissante, à la vue du drapeau, la population apeurée, convaincue de l’occupation française s’enfuit précipitamment, l’affolement général facilita grandement le débarquement des troupes.

Ce fut là, précisément que commença la célébrité de l’enfant de Sanary. À la suite de cet exploit retentissant, il passera fourrier de première classe. Par des examens successifs qu’il affrontera brillamment, il deviendra élève-officier, sera embarqué sur le Marengo, transport de troupes et deviendra aspirant de marine. Il opère ensuite sur le Ramier, le Tonnerre, le Trident, et atteint sa vingt cinquième année.

Après avoir terminé son service actif, il entre dans la Marine marchande au service des paquebots-poste qui relient la France au Proche-Orient et par décision ministérielle du 15 Mai 1844 il obtient le brevet de Capitaine au long cours.

Pendant une période de dix ans, au service des Messageries Nationales, puis Impériales il poursuivra son ascension : premier lieutenant, officier en second puis Commandant.

Dans cette Méditerranée orientale, aux contours si complexes, parsemée de nombreux archipels aux milliers d’îlots et d’écueils sans aucun balisage, rendant la navigation très dangereuse, notre prestigieux Commandant entreprendra une étude sérieuse des problèmes de sécurité sans se douter le moins du monde que leur solution lui apporterait un jour les clefs de la fortune.

En 1849, à 30 ans, il a passablement bourlingué sur la mer. Il songe alors à fonder un foyer. Il épouse Marie-Louise Séris descendante d’une ancienne famille de magistrats marseillais qui lui donnera deux enfants quelques années plus tard : Amélie et Alfred.

Revenons sur les lignes du Moyen-Orient où il navigue sans cesse alors que son épouse demeure dans sa résidence marseillaise.

Nouvel exploit

Un proverbe chinois dit que  » le moment donné par le hasard vaut mieux que le moment choisi « . Chacun de nous a pu en vérifier l’exactitude sa vie durant.

À partir de Décembre 1853, le Commandant Michel fit sa propre expérience et pendant quelques années des concours de circonstances et des coïncidences étonnantes lui apportèrent la chance, une chance inouïe sans laquelle il n’aurait pu atteindre les sommets de la célébrité.

En cette fin d’année 1853, il assume par intérim le commandement de l’Eurotas, paquebot assurant la liaison de Marseille avec les pays du Levant. Le 1er Janvier 1854, par un brouillard particulièrement dense, le navire s’échoue devant Alexandrie.

Le Commandant Michel ne perd pas son sang froid et assure personnellement le sauvetage.

Le navire endommagé donne de la gîte de façon inquiétante, mais aucune victime ne sera à déplorer. Ce nouvel exploit sera si apprécié de la Compagnie de navigation que le 13 Janvier, la récompense suivra :

Le Commandant par intérim deviendra titulaire de sa fonction. Il était alors âgé de 35 ans.

Comment la mésaventure de l’Eurotas avait-t-elle pu se produire ? Le Commandant Michel, en examinant de très près les causes, conclut ses études sur la sécurité maritime en alertant les autorités compétentes en la matière sur la nécessité et l’urgence d’un véritable balisage.  » À quelque chose malheur est bon « , dit-on souvent.

Il aura fallu l’accident de l’Eurotas pour éveiller l’attention des responsables concernés au plus haut niveau.

Le premier de ces personnages c’était le Sultan d’Egypte qui avait certainement oublié l’enseignement de ses ancêtres.

Il arrive souvent, hélas ! que de l’expérience des anciens, les hommes et les jeunes surtout ne tiennent aucun compte et cette indifférence coûte parfois très cher.

Jugez plutôt !

Il existait en 285 avant J.-C. une petite île de l’Égypte ancienne réunie par un môle à la ville d’Alexandrie. Sur cette île s’élevait une tour de 300 coudées (150 m environ) à plusieurs étages qui allaient en se rétrécissant et au sommet de laquelle on allumait des feux pour guider les navigateurs. Cette petite île s’appelait Pharos. Ce fut de ce nom que vint celui de phare qu’on appliqua à toutes les constructions appelées à jouer un rôle de signalisation pour la navigation maritime.

Elle fut édifiée en marbre blanc par Ptolémée Philadelphe, Roi d’Égypte, fils d’Antoine et de Cléopâtre.

Du sommet, on pouvait découvrir des vaisseaux à cent milles en mer. Elle fut comptée au nom des sept Merveilles du Monde.

Si le sultan avait bien connu son histoire, il aurait appris qu’en 1182 la tour de Pharos n’avait plus que cinquante coudées et qu’en 1303 elle fut complètement détruite par un tremblement de terre. Il aurait pu comprendre que ces ancêtres n’avaient pas construit cette tour par hasard à cet endroit, eux qui avaient constaté un danger permanent pour la navigation. Il eut été souhaitable qu’au moment où celle-ci devenait plus intense en Méditerranée, les problèmes de sécurité soient reconsidérés avant la venue au monde de Marius Michel.

Les lignes de navigation se multipliant avec le progrès des techniques nouvelles, les accidents devinrent plus fréquents. Il devenait urgent de concrétiser un système de protection. En quelques mois le Commandant mit au point un projet de réseau de signalisation qu’il pensa à étendre à tout l’Empire Ottoman dont les limites se déployaient à la fois sur l’Europe avec les pays balkaniques, sur l’Asie, avec l’Asie mineure et sur l’Afrique, avec l’Egypte et la Tripolitaine. Au centre de cet immense empire, la capitale Constantinople (ancienne Byzance) qui deviendra Istanbul, où régnait dans cette période le Sultan Aboul Medjid.

Heureuse coïncidence

Nous sommes en 1854. Un autre accident de la mer se produit. Le navire de guerre Henri IV s’échoue à Eupatoria sur la côte Ouest de la Crimée où la guerre engagée par la France, l’Angleterre, la Turquie et le Piémont contre la Russie bat son plein.

Marius Michel est chargé de ramener en France le Commandant du Henri IV et son état-major sur son navire L’Amsterdam. Il est convenu qu’il prendra à Constantinople le Général de Montebellochargé de mission en Crimée.

Ce dernier presse le Commandant de faire diligence et de prendre les routes les plus courtes. Hélas ! l’absence de signalisation retarde le retour et pour éviter le pire, Marius Michel est au poste de commandes pendant plusieurs jours sans interruption, ne paraissant même pas à la table d’honneur pour le repas.

Les dangers passés, le général aide de camp de Napoléon III entame avec le Commandant une discussion approfondie et pose avec force le problème du balisage des routes maritimes de la mer Noire. Il faut faire vite d’autant que la guerre de Crimée peut se prolonger et il faudra bien assurer les liaisons vers le théâtre des opérations.

Heureuse coïncidence en effet que cette conversation qui arrive à point nommé. Marius Michel expose son projet au représentant direct de l’Empire.

Dès le retour, les évènements vont se préciser en sa faveur. Quelques mois plus tard, le Général de Montebello ayant informé rapidement l’Empereur, ce dernier intercéda auprès du sultan Abdul Medjid pour obtenir de lui un soutien efficace à la réalisation du projet de balisage.

Et voilà comment le 1er Août 1855, Marius Michel fut nommé Directeur des phares de l’Empire Ottoman.

Les premiers travaux furent financés par Napoléon III, qui avança 12 millions de francs-or.

Comme il s’agissait dans l’immédiat de baliser la route des transports militaires s’acheminant vers la Crimée, les prévisions se limitèrent à une quinzaine de phares.

L’administration française des phares et balises avait bien pris en considération le projet du Commandant Michel et c’est elle qui allait se charger de la réalisation avec le concours de la Marine et du Génie militaire.

Mais la guerre de Crimée cessant le 30 Mars 1856, l’urgence du projet ne se posait plus avec la même nécessité. Cependant le Sultan manifesta le désir de le reprendre.

L’intelligence des affaires allait pousser le Directeur des phares et balises vers des entreprises audacieuses. Il lui apparut qu’une situation de fonctionnaire ne lui permettait pas de réaliser de grandes choses. Il décida de s’associer à un homme d’affaires spécialiste des problèmes maritimes, un armateur bordelais, du nom de Camille Collas.

Une merveilleuse aventure allait commencer pour lui.

Michel Pacha

La Société Collas-Michel se mit à l’ouvrage, fit des emprunts relativement importants et réalisa les premiers phares. Chaque navire qui entrait dans un port devait payer des taxes non négligeables. L’administration du Sultan n’encaissait rien, mais ne dépensait rien non plus. En quelques mois, les associés touchèrent d’importantes sommes qui permirent le remboursement des emprunts.

La rentrée des capitaux s’accélérait avec la poursuite des travaux. Le nombre des phares construits passe de 15 à 27. Ces résultats grandement appréciés, le Sultan envisagea bientôt d’étendre le système de protection des côtes à tout son empire.

Entre 1855 et 1864, 111 feux seront vendus à l’Empire Ottoman et disposés sur les côtes de la Mer Noire, de la mer de Marmara, de la mer Égée et de la Méditerranée orientale. Et lorsque les travaux du Canal de Suez entrèrent dans leur phase finale, et que le Pacha d’Egypte en accorda la concession à Ferdinand de Lesseps, la Société Michel et Collas dut fournir tous les feux nécessaires à la sécurité maritime des côtes d’Egypte et du canal.

 
 
Principaux phares installés par Michel Pacha le long des côtes de l’Empire ottoman

On imagine les sommes considérables qui tombèrent dans l’escarcelle de nos associés.

Aussi, des affaires aussi prospères mirent rapidement leur famille dans l’opulence.

Marius Michel qui fut décoré de la Légion d’honneur en 1863 disposait de plusieurs résidences entretenues luxueusement grâce aux fortunes accumulées.

Il vivait tantôt à Constantinople où naquit sa fille Amélie, tantôt à Marseille où son fils Pierre vit le jour. Il se rendait souvent à Paris rue Malesherbes dans le 8ème arrondissement pour la nécessité des affaires. Il y disposait d’importants bureaux.

Et comme il se déplaçait souvent de Marseille à Constantinople, il utilisait un yacht splendide qui portait le nom de sa femme Élodie.

Et ses affaires fructueuses n’allaient pas s’arrêter là. Le Sultan Abdul Hamid II lui manifesta la même confiance que son prédécesseur Abdul Medjid. Il lui demanda de faire de Constantinople un port véritable avec toutes structures afférentes : quais, docks, entrepôts, etc… En raison de la puissance du courant reliant la Mer Noire à la Méditerranée et aussi de la profondeur du Bosphore, il avait été jusque-là impossible de construire durablement.

Marius Michel obtint en 1879 une importante concession, créa une société appelée  » Société des quais, docks et entrepôts de Constantinople « . Située au point de rencontre de trois continents, cette capitale allait connaître un développement extraordinaire après avoir reçu tous les équipements souhaités par le Sultan.

Ce fut à partir de ce moment-là que Marius Michel deviendra Michel Pacha. Le terme de Pacha était un titre honorifique donné à l’origine en Turquie aux seuls princes du sang, et qu’on attribua par la suite à de grands personnages, soit qu’ils appartinssent à l’armée ou à l’administration civile, soit qu’ils n’eussent aucune charge dans l’Etat.

Les chefs supérieurs de l’armée, les gouverneurs de province de l’empire le recevaient en priorité.

Et voilà comment l’enfant de Sanary parvint au faîte de la gloire. Il avait alors 60 ans et se trouvait à la tête d’une fortune colossale.

On pourra remarquer que jusque-là Michel Pacha n’avait exercé ses activités qu’à l’étranger. Cependant il n’avait jamais oublié son village natal. Il y venait de loin en loin car dans la période de sa vie comprise entre 1836 et 1855 il navigua sur des bateaux dont le port d’attache fut Marseille.

Il venait de temps à autre se recueillir sur la tombe de sa mère qui y mourut en 1850.

En 1863, il y acheta une superbe propriété avec maison de maître, maison fermière entourée de 8 hectares de terre.

Le Maire de Sanary

Cette acquisition lui permit de renouer de plus près avec la population. Il devint le Maire de son village natal en 1865 et le restera jusqu’en 1872. Toutefois il y résidera par intermittence, ses affaires l’appelant le plus souvent à Marseille mais aussi à Paris et à Constantinople.

Son ambition est de faire de son village natal une petite ville à caractère touristique, accueillante, sans lui ôter ses activités de toujours : la pêche et l’agriculture.

L’administration communale lui apportera bien quelques satisfactions mais aussi d’amères déceptions, le budget étriqué ne permettant guère les réalisations audacieuses qu’il souhaitait. Comme il tient là comme ailleurs à la réalisation de ses projets, il n’attendra pas les lenteurs administratives, il fera des avances personnelles sur ses propres deniers qu’il ne cherchera même pas à récupérer par la suite. Il fit des prêts sans intérêt à la ville et très souvent des dons importants.

Durant son premier mandat, il s’intéressa aux questions maritimes qu’il connaissait bien : aménagements de terre-pleins conquis sur la mer, quais de déchargement de matériaux lourds, construction et extension des quais. Puis ce fut le drainage des eaux pluviales, la recherche de nappes souterraines d’eau potable, l’embellissement des fontaines, l’accès routier de la gare d’Ollioules, la construction d’un lavoir, la réparation et l’agrandissement de l’église, la création d’une brigade de gendarmerie, la construction d’un grand hôtel, l’école Saint-Vincent, une maison de retraite pour personnes âgées, un pont métallique sur la Reppe, le feu à l’extrémité du Port, etc…, nous pourrions allonger la liste.

Dans le cadre des activités touristiques, il créa même un centre de régates nationales dotée de prix offerts par l’Empereur.

L’oeuvre de Michel Pacha se poursuivait sous des formes multiples. Aux heures de bonheur, de succès et même de gloire allaient succéder, hélas ! des heures sombres.

En 1872, sa fille Amélie mourut. Elle avait fait la connaissance d’un artisan maçon venu travailler dans la maison de ses parents et tomba follement amoureuse de lui. Sa mère fit tout son possible pour la dissuader de cette idylle, l’obligeant même à la claustration, lui interdisant d’aller à la messe, moment espéré par les tourtereaux pour échanger quelques tendres oeillades.

Le chagrin fut si profond qu’il exerça ses ravages sur la pauvre petite Amélie, minée peut-être aussi par un mal de langueur. Elle avait seulement quinze ans et demi quand elle succomba.

Rongée par le remords, Madame Michel comprit sans doute trop tard qu’on ne doit pas confondre roture et déshonneur. Michel Pacha profondément affecté par cette disparition prématurée, ulcéré par l’incompréhension de ses concitoyens en désaccord avec certains de ses projets, donna sa démission de Maire.

Il n’allait pas pour autant rester inactif. Des projets grandioses mûrissaient dans sa tête. Il avait passé la soixantaine mais son dynamisme et son génie créateur, malgré les difficultés, les déceptions et même les chagrins, demeuraient intacts.

Les encouragements lui parvenaient des plus hautes autorités. À la dignité de Pacha conquise en 1879 allait s’ajouter celle d’Officier de la Légion d’honneur, l’année suivante.

Quelques années plus tard, en reconnaissance de ses oeuvres charitables innombrables et du soutien qu’il apporta aux institutions religieuses locales (Don Bosco, Soeurs de Sanary, église de La Seyne, etc…), il fut récompensé par le Souverain pontife Léon XIII qui lui conféra en 1882 le titre de : Comte Héréditaire Michel de Pierredon (nom de l’un de ses anciens domaines.).

M. Ortolan nous dit dans sa biographie de Michel Pacha que cela fut possible par l’intervention de la fiancée d’Alfred, fils de Marius Michel dont les deux oncles étaient très liés au Pape.

À Tamaris et au Manteau

On disait à l’époque que, rentrant d’une tournée vers Constantinople, Michel Pacha, portant ses regards vers Tamaris et le Manteau depuis la Tour Royale, une étonnante révélation lui fit découvrir une ressemblance singulière entre le Bosphore et l’entrée de la baie du Lazaret tant par le découpage de la côte et la nature de la végétation que par la pureté du ciel bleu.

À partir de là, l’idée de créer une station climatique dans son pays, fit son chemin.

 
 
Panorama du Bosphore en 1855 : de gauche à droite, Scutari, pointe du Sérail, Constantinople, Galata

À Sanary, il avait su compléter et améliorer des structures existantes. Sur les collines vierges de Tamaris, il imagina d’implanter une cité nouvelle avec ses avenues, ses habitations modernes confortables, ses parcs de loisirs, ses structures commerciales, en somme une unité urbanistique jamais vue ailleurs.

Michel Pacha a toujours aimé Tamaris où il se souvient d’avoir vécu avec son père sur le navire au mouillage et, avec tendresse, il revoit la maison du Manteau où des amis l’avaient recueilli pour échapper à la terrible épidémie de choléra de 1835.

La rade et la baie du Lazaret seront plus hospitalières encore quand sera réalisé le projet de la longue digue où les flots déchaînés par vent d’Est se briseront avec fracas et il sera possible d’assainir le bord de mer envahi par les joncs, les roseaux et les siagnes.

Le projet grandiose conçu par Michel Pacha prit corps à partir de 1880. Il fut une grande aventure où il se lança à ses frais et dont la réalisation durera vingt ans.

L’achat des terrains nécessaires lui coûtera deux millions de francs-or pour quatre cents hectares couvrant les quartiers des Mouissèques, du Manteau, du Bois Sacré, de Tamaris, des Sablettes et de l’Évescat.

Un immense chantier s’ouvrit sur la presque totalité des terrains acquis avec des objectifs bien précis : aménagement des voies de communication reliant Tamaris à La Seyne et aux Sablettes, création de la voirie intérieure, construction de l’ensemble urbanistique avec structures économiques administratives et logements, comblement des zones marécageuses du bord de mer, construction de la résidence particulière de Michel Pacha au Manteau, s’étendant à elle seule sur huit hectares.

 
 
Tamaris – Le Château de Michel Pacha

Des centaines d’ouvriers se mirent au travail : terrassiers, maçons, charpentiers. La main d’oeuvre locale s’avérant insuffisante il fallut faire appel aux Italiens du Piémont pour la plupart.

La colline la plus proche des marécages fut creusée et les déblais acheminés par wagonnets au bord de la mer entre les Sablettes et Valmer. L’origine de ces marécages, c’était la source du Crotton où un lavoir public fut aménagé à proximité de ce qu’on appela le Château Verlaque, disparu aujourd’hui. L’aménagement de la route côtière reliant Tamaris aux Sablettes n’eut pas été possible sans ce comblement de près de cent hectares, complété par le dragage du chenal parallèle à la route emprunté par les steam-boats dont nous parlerons plus loin. C’est ainsi que la Corniche est née.

Peu à peu sortirent de terre un ensemble de soixante-dix villas pour la plupart de style oriental, portant des noms évocateurs de la nature : Les Palmiers, Les acacias, Les Chênes, Les Tamaris, Les Prés, Les Violettes, Les Iris, etc…

Deux hôtels accueilleraient les nombreux touristes qui trouveraient de belles promenades dans les allées ou au bord de la mer, trois casinos pour se distraire, des parcs de loisirs avec pour complément nécessaire : le bureau de poste, le débit de tabac, une boulangerie, une laiterie tenue à l’époque par M. Simian, des fontaines, un port magnifique et ses embarcations, une chapelle desservie par un aumônier ou un missionnaire rentré des colonies.

 
 
Tamaris – Le Casino

 
La Chapelle

Des amusements pour les enfants avaient été prévus avec des ânes de selle et des voitures enfantines.

Nous reviendrons sur la vie à Tamaris vingt ans après le début du projet, mais examinons d’abord les prévisions capitales indispensables c’est-à-dire les communications sans lesquelles l’approvisionnement et les déplacements eussent été très difficiles, toutes les habitations de Tamaris et du Manteau étant coupées ou presque de la commune.

Rappelons le sentier cahoteux que George Sand empruntait pour se rendre à la ville en passant par l’Évescat, alors qu’au bord de la mer, il n’existait guère que le sentier des douaniers. Il fallait donc assurer des liaisons à la fois par terre et par mer.

Avant même que les problèmes de voirie ne soient résolus, Michel Pacha avait prévu trois exploitations agricoles qui pourraient assurer un ravitaillement suffisant en fruits, légumes, volailles à l’ensemble des habitants de la future cité.

Si l’on ajoute à cela que les riches terres alluviales du quartier des Sablettes et des Plaines qui s’étendaient depuis le Pont de Fabre jusqu’au bord de mer, offraient des plantations de vignes et d’oliviers, que la pêche dans la baie du Lazaret était très fructueuse, on peut estimer que la population de ce coin de notre terroir aurait pu vivre en autarcie du moins pour l’alimentation.

La résidence personnelle

Sur les huit hectares réservés à sa propre résidence, des merveilles vont surgir de ces pentes douces qui montent du littoral jusqu’au sommet de la colline du Manteau : merveilles d’architecture, de sculptures, de plantations, de décorations en tout genre. La description du Château qu’il nous a été donné de contempler dans notre enfance exigerait de nombreux développements.

Avec ses immenses terrasses bordées de colonnades émaillées, son dôme de style byzantin au faîte duquel brillait le croissant turc, son hall aménagé par des tiges noueuses de bambou, ses vérandas, ses verrières, son kiosque, ce château rappelait à Michel Pacha et c’est ainsi qu’il le conçut, ses longs séjours à Constantinople.

À l’intérieur, le mobilier de l’immense salle à manger, des salons, des bureaux, des chambres ; les décorations murales, les objets d’art auraient satisfait les goûts les plus raffinés.

Tout rappelait la demeure d’un Pacha d’Orient.

La domesticité était confortablement installée dans deux habitations, l’une vers la partie basse de la propriété, l’autre vers le haut de la colline.

L’importante écurie était attenante du logement du maître cocher qui pouvait surveiller ses bêtes nuit et jour ; ainsi que celui du maître jardinier qui avait fort à faire de son côté.

Un complexe pour les transports abritait des charrettes, des coupés, des calèches. Les travailleurs de la terre s’affairaient sans cesse, chacun dans sa spécialité : fruits et légumes, élevage, végétation exotique.

De grandes serres atteignant douze mètres de hauteur, chauffées l’hiver par circulation d’eau chaude, protégeaient les agrumes. Des ananas et des bananiers y parvenaient à maturité. Une serre spéciale pour les fleurs alimentait tout le domaine en espèces d’une variété infinie.

Il avait fallu penser à une alimentation en eau régulière et abondante. Le Château lui-même recevait par gravité l’eau de plusieurs citernes souterraines. Sept puits reliés par des galeries permettaient un arrosage soutenu, l’eau étant relevée par une noria et un moulin-à-vent. Et nous pourrions aussi parler longuement du poulailler, du pigeonnier, de la grande volière où pépiaient, caquetaient, ramageaient les espèces d’oiseaux les plus diverses ; de la lapinière immense à ciel ouvert où couraient les rongeurs fougueux qu’il fallait tirer à la carabine pour la préparation des civets.

Désirait-on déguster une bouillabaisse ? Une friture ? Le cuisinier n’allait pas chercher bien loin. Au port du Manteau, les pêcheurs professionnels apportaient leurs prises et le jour où le mauvais temps interdisait les sorties en mer, on pouvait puiser dans la réserve à proximité du musoir ou s’amarrait le canot de liaison avec le yacht mouillé à faible distance.

Il est bon, nous semble-t-il, de faire une place particulière pour le parc et la végétation, étonnamment diverse comme facture et comme style. C’est toujours à la source orientale que fut puisée l’inspiration du tracé des allées, de la disposition et du choix des espèces végétales.

Ceux de nos concitoyens qui ont pu, dans leur jeunesse, porter leurs pas sur le fin gravier des allées ont éprouvé une succession ininterrompue d’enchantements, car Michel Pacha n’eut pas seulement la passion des affaires, il avait aussi une âme d’artiste. Il sut admirablement associer à la végétation provençale naturelle des collines de Tamaris et du Manteau la végétation exotique acclimatée par ses soins avec des espèces venues des côtes de l’Afrique, des jardins de Byzance et des rives du Gange.

Le regard du visiteur était littéralement happé par un décor féerique, inépuisable pour le plaisir des sens, une végétation locale découverte par George Sand, passionnée de botanique, et que Michel Pacha avait respectée dans l’aménagement de son parc.

On y retrouvait beaucoup de plantes de la presqu’île de Sicié. Parmi les pins parasols aux pommes résineuses, les pins d’Alep au tronc torsadé et les yeuses ou chênes verts, surgissaient parfois des eucalyptus à l’écorce lisse ou des figuiers aux larges feuilles rêches et épaisses.

Toutes les plantes des sous-bois apparaissaient sur les mamelons épargnés par la pioche ou la pelle des terrassiers.

Là, c’étaient les chênes kermès rabougris et épineux, les cistes aux fleurs blanches ou roses, les arbousiers appelés aussi arbres aux fraises que les grives gourmandes venaient visiter à l’automne. Plus loin, c’étaient les lentisques aux baies rouges, les bruyères arborescentes aux innombrables clochettes blanches, les myrtes qui offraient leurs baies violettes aux amateurs de liqueur, les romarins aux labelles bleus, le chèvrefeuille grimpant au parfum capiteux, la salsepareille et ses belles grappes de fruits rouges, et puis la gamme des plantes aromatiques : le thym, le calament, la lavande spic, autant de merveilles dont les yeux ne pouvaient se lasser.

Toutes ces espèces végétales rivalisaient de couleurs, d’arômes et de nectar que les insectes butineurs détectaient de fort loin pour venir s’y délecter.

Aux teintes vives ou pâles, aux parfums flottants se mêlaient les chants des passereaux qui trouvaient là un véritable paradis terrestre.

Michel Pacha sut respecter les beautés naturelles de Tamaris, mais il voulut aussi transplanter sous son ciel d’azur un peu de cette végétation de l’Orient qui l’avait accueilli et captivé, de cette Byzance qui fit sa fortune.

Dès l’entrée du parc, la grande allée conduisant au Château offrait aux regards des palmiers majestueux au pied desquels s’épanouissaient les gynériums argentés, herbe des pampas dont les plumets soyeux pointaient vers le ciel.

 
Le Manteau : Entrée du Château de Michel Pacha

En avançant dans l’allée, on découvrait toute la gamme des palmiers : Kentias d’Australie, Chamærops nains dont le sommet se couvrait de feuilles en éventail, ainsi que des Araucarias, des Yuccas, magnifiques liliacées aux corolles blanches.

Autour du Château, des voies secondaires se détachaient en véritable labyrinthe d’allées. Les unes serpentaient sous des tonnelles de verdure, les autres inondées de lumière, traversaient des plates-bandes fleuries et donnaient accès à des bassins alimentés par de puissants jets d’eau autour desquels flânaient des cygnes blancs.

Vers le haut de la colline, en bordure des sentiers incrustés dans les rugosités de la roche, des nopals (figuiers de barbarie) attiraient toujours l’attention du promeneur par ses feuilles épaisses, charnues, en forme de raquettes hérissées de fines épines.

Toute la gamme des cactées s’était fort bien acclimatée : le cactus vulgaire, le chinopsis, l’échinocactus, tous offrant des fleurs aux couleurs variées. De même pour les nériums ou lauriers-roses , les (lauriers-sauces, les lauriers-cerises, les lauriers du Japon ou camphriers,…). Cet ensemble était admirablement complété par les inflorescences jaunes des mimosas.

Aux limites septentrionales du parc s’élevaient les plants énormes d’aloès semblables aux agaves et dont les feuilles larges et épaisses frangées d’épines dures et acérées constituaient une barrière infranchissable.

Cette visite n’aurait pu se terminer sans atteindre le belvédère, tour hexagonale à trois étages, surmonté d’une étroite plate-forme d’où le regard allait découvrir d’autres merveilles, panoramiques cette fois. À la descente sous un petit bois de marronniers, on était saisi par une odeur délicieuse, enivrante : celle des fleurs blanches d’un magnolia qui s’échappait des gros pétales entrouverts.

Aux serres réservées aux agrumes et aux fragiles bananiers, s’ajoutaient d’autres vitrages bleutés où poussaient douillettement les plants dont on pourrait garnir les bordures sans cesse renouvelées : bougainvillées, géraniums, bégonias, vandas, primevères, fuchsias, pétunias, oeillets, rhododendrons. Qu’on nous pardonne cette énumération cependant très incomplète car il nous ressouvient que devant les serres aux orangers, mandariniers, citronniers apparaissait la flore éclatante des tulipes, des violettes, des héliotropes et des roses qui complétaient admirablement cette symphonie des couleurs et des parfums. Le botaniste ou simplement l’amateur des jardins aurait pu savourer les plaisirs de l’observation une journée entière. En descendant l’allée qui le conduisait au rond-point du départ, peut-être se prenait-il à fredonner des bribes de Mignon, très en vogue à l’époque :

 » Connais-tu le pays où fleurit l’oranger
Le pays des fruits d’or et des roses vermeilles
Où la brise est plus douce et l’oiseau plus léger
Où dans toute saison butinent les abeilles « .

Michel Pacha avait su créer de toutes pièces, une merveille de la nature enchanteresse où régnait un printemps éternel.

Le Château fut inauguré en 1884 à peu près à la même époque que la Corniche.

La liaison La Seyne – Les Sablettes commençait de s’effectuer par une route empierrée large de quelques mètres qu’on avait substituée au vieux chemin des Sablettes tortueux où deux véhicules lourds n’auraient pas pu se croiser.

L’élargissement de la Corniche par les Mouissèques et Balaguier fut assez long à réaliser. Quant au sentier raboteux que George Sand empruntait pour se rendre à La Seyne par l’Évescat, il était utilisé davantage par les piétons.

Les liaisons maritimes

Avant la venue de Michel Pacha sur les rivages de Tamaris, une liaison maritime exista entre Toulon et Balaguier assurée par l’Entreprise Cabissol et Caffarena ainsi qu’une liaison entre Toulon et Saint-Mandrier fondée par la Compagnie Lambert.

Pendant quelques années, deux fois par jour, le transport des passagers s’effectua par un petit bateau appelé Cros Saint-Georges. Il ne pouvait transporter qu’une vingtaine de passagers.

En 1887, Michel Pacha annonça des projets grandioses pour l’amélioration des liaisons maritimes entre Toulon, Saint-Mandrier, Tamaris, Le Manteau, Les Sablettes par la création de services nombreux et rapides.

Ses puissants moyens financiers lui permirent de livrer une concurrence impitoyable à la Compagnie Lambert qui ne tarda pas à déposer son bilan.

Un premier bateau appelé Eclair arriva de Turquie, où Michel Pacha avait les coudées franches, puis un deuxième qu’il baptisa Le Petit Manteau.

Les succès encourageants le poussèrent à trois autres commandes auxquelles on donna des noms au caractère bien local : Le Seynois, Le Bois Sacré, le Saint-Mandrier. Ces navires pouvaient transporter jusqu’à cent personnes.

Ces liaisons rapides allaient faciliter le peuplement des bords de la baie du Lazaret. De nombreux officiers de marine de haut rang, des amiraux vinrent se fixer dans de superbes villas.

Après la construction des appontements de Tamaris et du Manteau, on procéda au creusement du chenal parallèle à la route conduisant aux Sablettes où un petit port pour les plaisanciers et professionnels de la mer fut établi.

Une fois encore, Michel Pacha puisa-t-il son inspiration à Constantinople ? On peut se poser la question après sa commande de petits bateaux vapeur en bois, construits en Angleterre, identiques à ceux assurant la traversée du Bosphore. On les appelait des steam-boats. Ils rendirent de grands services en reliant des quartiers à peu près déserts où seulement quelques cabanes de pêcheurs témoignaient d’une présence humaine.

Ces petits bateaux dont l’unique cheminée centrale crachait des escarbilles redoutées des yeux et des costumes blancs de l’été, portaient des noms locaux comme Le Manteau, Les Sablettes,Tamaris, Saint-Mandrier, ou alors des noms évocateurs de l’Orient comme Bosphore et Stamboul. On en compta jusqu’à six avec L’Express.

Les départs se succédaient toutes les demi-heures et il fallait seulement quinze minutes pour aller de Toulon à Tamaris. Ce service assura le transport Toulon – Saint-Mandrier et Toulon – Les Sablettes avec un tronc commun Toulon – Manteau – Tamaris.

Les ménagères des quartiers riverains de la baie du Lazaret trouvèrent bien commode d’aller faire des achats à Toulon après quinze minutes de trajet. Les ouvriers de Saint-Mandrier travaillant à La Seyne apprécièrent grandement le transport par mer jusqu’à Tamaris. Ils faisaient le reste à pied et ne s’en plaignaient pas.

Plus tard, les étudiants, les touristes estimèrent bénéfiques les initiatives de Michel Pacha, si l’on se souvient que la liaison Les Sablettes – Toulon par les omnibus de l’entreprise Pellegrin se faisait en une heure environ.

Afin que le caractère touristique de Tamaris soit mieux connu des Français et aussi des étrangers, Michel Pacha en appela à la Municipalité seynoise et sollicita son intervention auprès de la Société P.L.M. pour que la station de La Seyne prenne désormais le nom de La Seyne – Tamaris-sur-Mer. L’appellation de la gare fut modifiée par la délibération du 7 Juin 1888, mais l’approbation définitive n’intervint qu’au mois d’Octobre 1890.

Vers la fin du XIXe siècle, les transformations opérées dans ce coin idéal du terroir seynois furent telles, que le poète Charles Poncy, celui qui avait accueilli George Sand quelque vingt-cinq ans auparavant, écrivit dans ses souvenirs :

 » Monter à Tamaris, c’était toujours une fatigante corvée, soit qu’on y vint de La Seyne par l’abominable chemin de l’Abattoir (1) où l’on pataugeait jusqu’aux chevilles, soit qu’on y vint des Sablettes en longeant les sentiers marécageux du rivage.

(1) Avant son transfert au quartier Berthe en 1889, l’Abattoir se trouvait à l’emplacement actuel du jardin Anatole France. Le chemin en question reliait La Seyne à Tamaris en passant par l’Évescat.

 » Comme tout est changé, bon Dieu, depuis lors ! « .

 » Un beau chemin carrossable qui domine le flot relie maintenant les Sablettes à Tamaris. Là où il n’existait que des cabanes de pêcheurs et de sordides bastides, presque le désert, des villas splendides ont poussé comme par enchantement et les bateaux à vapeur y débarquent directement de Toulon, des visiteurs par centaines toutes les heures « .

Voilà un témoignage que Charles Poncy apporta dans les années 1889 peu avant sa mort, tout à l’éloge de ce magicien que fut Michel Pacha dont l’oeuvre était loin d’être terminée.

Toutefois, comme tous les navigateurs, notre mécène ne fit pas l’unanimité. Un journal provincial intitulé Tamaris, paru dans les années 1890 et dirigé par M. Paul Coffinières, publia un article particulièrement sévère pour Michel Pacha et qui aurait sans doute ulcéré le poète. En voici quelques extraits :

 » Capricieux souverain dans ses vastes domaines, ce pacha archi millionnaire ne peut admettre que l’on s’occupe, en dehors de lui, de ce merveilleux coin de terre dont il a d’abord, il est vrai, assaini les marécages, mais qu’il a gâté depuis lors journellement au double point de vue de la nature et de l’art.

Les pittoresques et gracieuses collines de Tamaris immortalisées dans leurs beautés naturelles par George Sand ont été sillonnées par lui d’incompréhensibles tranchées, de chemins irréguliers et sans issue, et par suite découronnées de leurs magnifiques ombrages « .

Le journaliste dit plus loin que les constructions sont sans style ni goût, semblables à des villas d’opéra-comique rappelant des chalets suisses ou norvégiens. Le château qui se veut digne de Louis XIV, amalgame du dôme ovale et du croissant de style oriental, présente un ensemble qui détonne au milieu de l’harmonie grandiose de la mer et des bois.

Quant au jardin dont nous avons vanté précédemment les charmes, l’auteur de l’article le trouve minuscule et semblable à une succursale du jardin zoologique de Marseille.

Nous ne saurions décrire la réaction de Michel Pacha à la lecture de cette phrase, mais il est probable qu’elle fut à la mesure de son tempérament abrupt.

Pourquoi le journal Tamaris de cette fin du XIX siècle se voulut-il si acrimonieux dans ses opinions sur Michel Pacha et son oeuvre ? On ne sait trop l’origine de cette querelle.

Son correspondant prétendait défendre les intérêts généraux de la commune contre la fantaisie.

On se doute bien que Michel Pacha n’en poursuivit pas moins avec une obstination constante la réalisation de ses projets.

Le petit port des Sablettes construit à l’extrémité du chenal venant de Tamaris permettant aux touristes l’accès de la plage vers le grand large, fut le point de départ du développement impétueux de la station balnéaire avec un grand Hôtel d’une centaine de chambres, des appartements, des salons de lecture ; un casino, un hall immense à l’ombre duquel des centaines de promeneurs, de vacanciers venaient goûter la fraîcheur durant les grandes chaleurs de l’été. Un parc de loisirs avait été aménagé et agrémenté d’une belle végétation de palmiers, d’eucalyptus et autres espèces rappelant le parc de Tamaris.

Dans la même période Michel Pacha envisagea l’assèchement de la lagune des Mouissèques toujours marécageuse. Il se heurta aux ambitions de la Société des Forges et Chantiers de la Méditerranée à la recherche de terrains. Très compréhensif, il accepta, pour aider à l’extension de la construction navale, de lui céder du terrain acquis vingt ans auparavant.

1889-1899 : Dix ans de joies et de peines

À 70 ans, Michel Pacha a conservé intactes ses facultés d’initiative, sa volonté d’entreprendre et de réussir et une robustesse physique que le surmenage n’avait pas épuisée.

En Juin 1889, le professeur Raphaël Dubois, Directeur du Laboratoire de l’Université de Lyon vient à Tamaris. Il s’intéresse à la production de lumière par certains animaux marins. Pourquoi vient-il explorer les fonds de la baie du Lazaret ? Parce qu’il sait que le plancton y est d’une richesse incomparable. Un nombre d’espèces considérables y vit et se développe là dans une masse d’eau rarement agitée : poissons, mollusques, crustacés, échinodermes, holothuries, éponges… Tous ces êtres vivants se reproduisent dans une végétation d’une extrême diversité.

Le professeur, spécialiste en biologie sous-marine, rêve d’une station permanente où il pourra installer ses laboratoires.

Il rencontre Michel Pacha, propriétaire des lieux, et lui expose son projet. D’emblée avec sa générosité coutumière, notre mécène offre le terrain nécessaire à la construction et mieux encore détache de son bien une parcelle de 2 715 m2 dont il fait don à la Faculté de Lyon. À cette libéralité, il ajoutera 1 000 m3 de pierres pour la construction de l’édifice. En échange il exige une seule condition : c’est que l’établissement porte son nom. Comme chacun sait, sa volonté à été respectée.

Au cours de la séance du 7 Août 1891, le Conseil municipal présidé alors par Saturnin Fabre discuta d’une subvention pour l’aménagement des premiers laboratoires. Puis, devant l’importance de la dépense, il fallut solliciter plusieurs organismes.

L’ultime phase de la création ne se fit qu’en 1898 après la lutte obstinée du professeur Dubois qui dura sept ans. Les charges financières furent assumées par le Conseil général du Var, la Commune de La Seyne, l’Association française pour l’avancement des Sciences, la Société des Amis de l’Université de Lyon, le ministère de l’Instruction publique et de nombreux donateurs désireux d’encourager une oeuvre à caractère scientifique. L’inauguration officielle eut lieu en 1899.

La construction de style oriental, comme l’avait souhaité Michel Pacha, retient toujours l’attention des touristes qui y retrouvent les traits de l’art musulman que certains d’entre eux au cours de leurs voyages ont pu observer à Istanbul ou à Cordoue.

L’Établissement d’Enseignement supérieur qui fonctionne là depuis la fin du XIXe siècle a pris de nos jours une importance considérable. Les étudiants qui s’y font inscrire viennent généralement préparer leur doctorat ès sciences. Ils s’y livrent à des observations précises et des expériences passionnantes en utilisant des appareils scientifiques d’une haute technicité.

Des chercheurs du monde entier y ont accès. Ils peuvent consulter sur place une bibliothèque extrêmement riche dont les documents sont sans cesse actualisés.

À l’heure présente, le professeur Peres, savant de réputation mondiale, assume les fonctions de Directeur de l’Institut.

Mais revenons à l’année 1889 qui fut pour Michel Pacha celle d’une nouvelle épreuve : son fils Alfred Michel de Pierredon âgé de 29 ans mourut à Paris dans des circonstances tragiques. Il laissait deux enfants Thierry et Hubert.

Malgré ce deuil cruel, trouvant la force morale pour dominer son chagrin, Michel Pacha tourne ses pensées vers Sanary, son village natal. Trois ans après son malheur, il en redevient le Maire, envisage de nombreux projets pour améliorer la vie de ses concitoyens.

Mais tout d’abord, désireux de réunir les restes mortels de ses deux enfants, il fait construire un magnifique tombeau. Nous sommes en 1892. Qui aurait pu imaginer alors que l’année suivante, sa femme inconsolable, irait rejoindre ses deux enfants dans la tombe ? Alors qu’elle priait pour le repos de leur âme dans le petit cimetière de Sanary, un fou, le propre neveu de son mari viendra l’abattre de deux coups de revolver.

Ce dernier mourra lui-même à Pierrefeu quelques années plus tard. On avouera que le courage de Michel Pacha fut mis une fois de plus à rude épreuve.

Cependant, il continua de suivre attentivement les affaires municipales dont il avait la charge mais aussi, malgré la longue distance qui l’en séparait, de porter le même intérêt sur les travaux de l’ensemble portuaire de Constantinople en voie d’achèvement.

En 1895, une haute distinction lui fut décernée par le Sultan Abdul Hamid II. Il reçut le grand cordon de l’ordre du Medjidie alors qu’il détenait déjà le grade de Roumeli-Beyler-Beyligui ce qui peut se traduire par le Bey des Beys.

Par contre, dans cette période il éprouva de nouvelles déceptions qui le poussèrent à abandonner son second mandat de Maire de Sanary. En voici les raisons : un conflit opposait les pêcheurs de son village à ceux du Brusc pour la fixation des zones de pêche.

Il défendit âprement la cause des siens, convaincu de leurs bons droits. N’ayant pu réussir à fléchir les autorités dans le sens qu’il souhaitait, il préféra donner sa démission par une lettre dont voici le texte intégral.

 » J’apprends aujourd’hui 24 Juillet 1894 que les réclamations des Sanaryens ont été rejetées et qu’il ne reste plus aucun espoir de faire revenir le ministre sur sa décision, qui paraît lui avoir été dictée par certaines influences. Dans ces conditions et pour la raison que je n’ai pu faire prévaloir auprès de l’autorité supérieure une cause éminemment juste, je ne pourrai plus assurer une fonction de Maire avec tout l’ascendant et l’autorité que le premier magistrat doit légitimement posséder sur ses administrés.

Je vous prie, M. le Préfet, de bien vouloir agréer ma démission de Maire et de Conseiller municipal « .

Avant de se fixer définitivement à Tamaris pour y vivre les dernières années de sa vie Michel Pacha épousera en secondes noces, une Sanaryenne de vieille souche, Marie-Rose Deprat. Il avait alors soixante-seize ans, elle trente-huit.

Quand les travaux de construction des quais de Constantinople seront inaugurés en 1899, il recevra le grand cordon de l’ordre de l’Osmanie. La même année il sera élevé à la dignité d’officier de l’instruction publique en reconnaissance de sa contribution au développement de la Science avec l’Institut de biologie marine. On peut déclarer qu’en 1899 il est chargé d’ans, d’honneurs et même de gloire.

Dernières initiatives

L’oeuvre entreprise depuis vingt ans s’achève. Il manquait aux touristes, aux vacanciers un bureau de poste. Michel Pacha offre un local à l’Administration et le 1er Juillet 1900, cette nouvelle structure entrera en service.

Tamaris et le Manteau sont devenus des coins particulièrement recherchés par les étrangers surtout par les Anglais en raison des facilités de change, disait-on.

Des personnalités célèbres connaissaient Tamaris depuis la venue de George Sand. N’avons-nous pas déjà parlé du Prince Gérome Napoléon, de l’écrivain Victorin Sardou, du célèbre acteur Bertin

En ce début du XXe siècle, des hommes illustres viendront à Tamaris goûter la douceur du climat, apprécier la beauté du contour des paysages littoraux dans les premières limousines ou les coupésPanhard.

Malgré son grand âge, Michel Pacha, en pleine possession de ses facultés intellectuelles, entretenait une correspondance suivie et des relations régulières avec le monde des affaires, de la politique, de la littérature, des arts, de la religion.

Citons, d’après une relation de Jean Debout, quelques personnalités qu’il rencontra à Tamaris : Gabrielle d’Annunzio le célèbre écrivain et poète italien, chantre de la passion ; le grand musicienCamille Saint-Saëns qui fut pendant quelques temps, locataire d’une villa dans le domaine du Manteau ; Auguste Renoir, le père du cinéaste, connu comme l’un des maîtres de l’impressionnisme.

Si l’on se souvient que Michel Pacha fut l’administrateur des biens de Victor Hugo alors en exil (de 1851 à 1870) on comprendra que les enfants du grand poète se firent un devoir de venir à Tamaris lui exprimer leur profonde gratitude.

Le Pacha rencontra souvent des amiraux dont quelques-uns se fixèrent à Tamaris même. Il aimait bien s’entretenir avec eux des questions maritimes, passion de toute sa vie.

L’amiral russe Grigorowitch, qui surveilla la construction à La Seyne des unités navales pour l’empire des tsars, résida souvent dans la villa des Acacias.

Pour la bonne marche de ses affaires, Michel Pacha se rendit souvent à Paris où il rencontrait l’un de ses avocats, Waldeck-Rousseau, qui devait devenir Président du Conseil de 1899 à 1902 au moment où Émile Loubet était Président de la République (1899-1906).

Ces deux hautes personnalités du moment furent invitées à Tamaris, dans cette période de l’Histoire de France où se posa le problème délicat de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. On pouvait s’étonner de la rencontre d’un catholique fervent et d’hommes politiques anticléricaux aussi affirmés.

Michel Pacha chercha-t-il à sauvegarder les intérêts des religieuses de la Présentation menacées d’expulsion hors de France dans cette période ? On ne peut que le supposer.

Parmi les hôtes illustres de Tamaris figure également Jean Bosco, fondateur en 1859 des Salésiens, ordre des prêtres de Saint-François de Sales.

Celui-ci avait intéressé vivement Michel Pacha à la création de Classes populaires en faveur des jeunes, mais ce projet n’eut pas de suite favorable.

Signalons également la présence à Tamaris des frères Lumière dans la villa L’Orientale, où un laboratoire fut installé à leur intention.

Nous pourrions allonger la liste de visiteurs célèbres de haut rang qui revenaient périodiquement sur le littoral merveilleux du Manteau, de Tamaris, des Sablettes.

À chaque fois, ils constataient des changements spectaculaires des améliorations de tous ordres : structures d’accueil, transports, etc…

Le grand Hôtel de Tamaris, celui des Sablettes, qui devait devenir le Golf Hôtel, furent le point de départ d’une véritable industrie hôtelière dont on peut remercier Michel Pacha. Des centaines d’emplois furent nécessaires : garçons d’hôtels, femmes de chambre, transporteurs, jardiniers, s’affairaient dans le quartier, y compris pendant la saison d’hiver.

 
 
Tamaris – Vue d’ensemble du Grand Hôtel et de la Villa des Palmiers

Les hameaux des Sablettes, de Saint-Elme prospéraient au point qu’en 1902 il fallut construire sur l’isthme une école primaire de deux classes, à ses débuts fréquentée par les enfants des quartiers environnants : Mar-Vivo, le Pas du Loup, Fabrégas, Tamaris, le Manteau, Saint-Elme. Quelques années avant la dernière guerre, les effectifs avaient triplé.

En 1944, elle connut une fin tragique du fait de l’occupant. Elle fut rasée parce qu’elle gênait paraît-il les champs de tir de l’artillerie côtière allemande.

Revenons à Tamaris où les structures hôtelières furent complétées par un restaurant nommé George Sand en souvenir de l’illustre romancière dont le propriétaire M. Sourd assurait aux touristes une pension bourgeoise avec déjeuner à la carte.

La famille Sourd tenait également une boulangerie-pâtisserie et en association avec Curnier, une boulangerie-laiterie, tandis que M. Funnel possédait un café-restaurant et l’Hôtel des Tamaris.

Pendant plusieurs années, M. Gibert assura le débit de tabacs et liqueurs. Dans le même environnement, on trouvait le Café Japonais et le Bar Oriental, avec M. Aymes comme directeur, nom que l’on retrouvait aussi à l’Enseigne du café-restaurant du Manteau. Ces établissements donnaient souvent des concerts, beaux spectacles d’animation pour l’époque, desservis exceptionnellement de jour comme de nuit par la ligne des bateaux à vapeur Toulon-Tamaris.

Nous écrivions tantôt qu’à soixante-dix ans, Michel Pacha avait conservé intacte sa volonté d’entreprendre et de réaliser sans cesse des projets nouveaux.

Il a maintenant quatre-vingts ans et il est stupéfiant d’apprendre qu’il envisage de désenclaver le port de Toulon. Pas moins !

Il constate que la rade fermée par la grande jetée construite depuis une vingtaine d’années pourrait être obstruée, en cas de conflit par quelques bateaux coulés dans le goulet d’entrée et de ce fait tenir l’escadre paralysée à l’intérieur. Un ennemi audacieux pourrait rendre impuissante la flotte de guerre et faciliter ainsi un débarquement de troupes sur les grèves environnantes.

Alors, pourquoi ne pas envisager le percement de l’isthme des Sablettes, au moins pour les petites unités, opération qui leur permettraient une intervention plus rapide vers le grand large en évitant le contournement de la presqu’île de Saint-Mandrier.

Certes, Michel Pacha n’envisageait pas de réaliser cela tout seul. Mais il souhaitait que la Marine nationale tînt compte de ses idées sur les problèmes de la Défense nationale.

Ce projet de percement de l’isthme fut étudié sérieusement par la Marine nationale en 1902 et il apparaît d’après les documents de cette époque qu’elle y renonça en raison des frais d’entretien estimés trop coûteux pour un chenal que la mer aurait constamment obstrué de ses alluvions.

Dans le même souci d’une meilleure défense du Port de Toulon, Michel Pacha envisagea le creusement d’un grand canal faisant communiquer la baie de Brégaillon avec la plage de Bonne Grâce à Sanary de manière que les plus grosses unités puissent se sauver en cas d’un coup de mains audacieux contre la base navale de Toulon.

 
1905 – Dernier grand projet de Michel Pacha : Creusement d’un grand canal faisant communiquer la baie de Brégaillon avec la plage de Sanary

Ce dernier projet, il le chiffra et aboutit dans ses conclusions à prouver qu’il représentait le prix d’un cuirassé. Fallait-il reculer devant la dépense puisqu’il s’agissait de sauver tous les autres ?

Michel Pacha était de ceux qui ne s’avouent jamais vaincus. Jusqu’à 86 ans, avec une étonnante verdeur d’esprit, il aura réfléchi, échafaudé des projets, tenté de les faire aboutir auprès des autorités concernées, tant il avait une vision intelligente sur l’évolution du monde réel.

Quand il savait pouvoir les réaliser grâce à ses propres deniers, alors il n’hésitait pas. Il consacra des sommes considérables à ce qu’on peut appeler sans excès de style un véritable mécénat au sens le plus général du terme.

S’il fallait établir la liste de tous les actes de générosité dont il fit bénéficier son entourage, ses concitoyens, les associations locales, les oeuvres de charité, il faudrait y consacrer des pages entières.

Que d’argent n’a-t-il pas consacré à la réfection des établissements religieux : église de Sanary, église de La Seyne en priorité.

Au moment de la guerre de 1870-1871 n’a-t-il pas transformé lui-même ses maisons de la rue Courbet et de Pierredon en infirmerie et en hôpital ?

Sanary lui doit aussi un grand Hôtel, un asile pour vieillards et infirmes, l’école Saint-Vincent, une maison de retraite qu’il paya de ses propres deniers.

C’est lui encore qui payait à Sanary le gardien du feu de l’extrémité du port.

Nous avons déjà souligné ses largesses quand il fallut réaliser l’Institut de biologie de Tamaris puisqu’il offrit le terrain et les pierres nécessaires à la construction.

On relève le nom de Michel Pacha dans les Archives de La Seynoise. La liste des bienfaiteurs mentionne qu’il fit un don de 100 francs-or pour la préparation du Concours international de Lyon en 1894 d’où notre musique revint avec des titres de gloire.

S’il accorda la plus grande générosité aux oeuvres chrétiennes, il faut cependant noter qu’il ne fut pas insensible aux appels des Amis de l’Ecole Laïque qui en appelèrent aussi à sa générosité, ce qui témoigne chez lui de sentiments justes et équitables. Il n’était pas de ces philanthropes qui prêchent l’amour des hommes sans accomplir des actes concrets d’humanité.

Le déclin de Tamaris

Il se situe à une date extrêmement précise : la mort de Michel Pacha. Ce fut le 6 Janvier 1907 au Château du Manteau qu’il s’éteignit à l’âge de 88 ans après une vie bien remplie. Une vie de lutteur, de conquérant pacifique, une vie qui lui réserva bien des satisfactions, mais aussi des heures dramatiques. Une vie faite d’intelligence, d’audace dans ses entreprises, mais aussi favorisée par le hasard et la chance. Ses qualités et des circonstances heureuses lui permirent d’acquérir une fortune colossale dont il fit bon usage comme nous avons essayé de le montrer.

Les autorités locales, nationales et même internationales lui firent des obsèques grandioses que nous retraçons ici succinctement grâce aux renseignements que ses descendants ont bien voulu nous donner. Les archives familiales nous ont été précieuses. Les témoignages vivants devenus fort rares ne sont plus que de vagues réminiscences à exploiter avec beaucoup de circonspection.

Les obsèques officielles de Michel Pacha se déroulèrent le 9 Janvier. Le portail monumental dont nous parlions au début de notre récit vit franchir le char funèbre en début d’après-midi.

Les lions de pierre qui, du haut de leur socle blanc, se faisaient face dans une attitude hiératique, virent sortir leur maître pour la dernière fois. Le cortège se forma devant l’entrée où des candélabres voilés de deuil avaient été allumés.

 
Tamaris – Obsèques de Michel PACHA

Madame Michel Pacha et les deux petits-fils du défunt prirent place derrière le cercueil pour l’accompagner à sa dernière demeure au cimetière de Sanary où reposaient Amélie, Alfred et leur mère Marie-Louise Séris.

Le corbillard tiré par quatre chevaux drapés de noir avait arboré ses attributs des plus grands deuils avec les plumets noirs, des tentures chamarrées de galons d’argent.

Derrière la famille du défunt, des religieuses en grand nombre, des prêtres, des personnalités de haut rang qu’il serait bien long d’énumérer. De fortes délégations de pays étrangers au premier rang desquelles on pouvait distinguer le Consulat de Turquie. Suivaient des délégations de tout le personnel de la propriété personnelle de Michel Pacha ainsi que des stations de Tamaris et des Sablettes.

À 13 h 15 précises, le cortège s’étant formé définitivement aux Sablettes, la longue colonne s’ébranla en direction de Sanary. Une compagnie d’infanterie l’escortait, les fusils pointés vers le sol en signe de deuil.

Tout le monde n’aurait pas pu franchir à pied la distance de Tamaris à Sanary, surtout parmi les officiels vénérables.

Alors plus de cent véhicules furent mobilisés et suivirent le corbillard.

Sur tout le trajet depuis le point de départ jusqu’aux Sablettes, tous les bâtiments, l’Institut de biologie, les usines, les hôtels, les ports, les bateaux portaient des drapeaux en berne.

 
Tamaris – Obsèques de Michel PACHA

Après la cérémonie religieuse, la population de Sanary se joignit à la foule qui venait de Tamaris pour rendre un dernier hommage à celui qui lui avait apporté beaucoup de sa générosité et de son amour. Le professeur Raphaël Dubois prononça un éloge funèbre poignant. Michel Pacha retrouvait la terre qui l’avait vu naître aux côtés des êtres chéris qu’il avait aimés et pleurés.

La tombe refermée le Conseil municipal de Sanary décida d’apposer le nom de Michel Pacha à la place de l’église en témoignage de reconnaissance à l’un de ses enfants devenu bienfaiteur de sa ville natale.

Après la disparition de son créateur, la station de Tamaris continua de jouer son rôle pendant quelques années, mais l’ambiance allait se dégradant. Les incidents se multipliaient dans les relations internationales, rendant la paix du monde bien fragile.

Les états balkaniques secouaient le joug de l’Empire Ottoman si puissant vers la fin du XIXe siècle.

Vaincue en 1911-1912 par l’Italie qui lui avait pris la Tripolitaine, la Turquie fut attaquée en Octobre 1912 par une coalition des états chrétiens (Bulgarie, Serbie, Monténégro, Grèce) et perdit toutes ses possessions européennes. Ce fui l’effondrement total auquel Michel Pacha n’assista pas et qui eut des conséquences néfastes sur la gestion de ses biens.

Les sociétés qu’il avait mises sur pied ne bénéficiaient plus des redevances initialement prévues, car les pays qui se libéraient du joug ottoman refusaient d’honorer les contrats passés avec le Sultan. La Turquie elle-même ou plutôt, ce qu’il en restait, refusera de payer ses redevances et en viendra à exproprier les sociétaires.

Mais ce furent surtout les changements économiques et sociaux intervenus en France qui furent à l’origine du déclin de Tamaris.

La clientèle étrangère, anglaise surtout, disparut. Pendant la guerre de 1914-1918, les autorités ne se préoccupaient guère des problèmes touristiques. On aurait pu espérer un regain d’activités après la fin des hostilités.

On assista pendant quelques années à une reprise, mais ce fut surtout Les Sablettes qui en profita, étant devenue une station balnéaire connue de toute la France, alors que Tamaris se prêtait beaucoup moins aux joies de la baignade, de la voile, du canotage.

Les moyens de transport avaient bien évolué. La vulgarisation du moteur à explosion, des automobiles, des transports collectifs par autobus, porta un coup sérieux aux compagnies des bateaux à vapeur reliant La Seyne à Toulon, Toulon aux Sablettes par Tamaris et le Manteau.

Les tramways entre Toulon et les Sablettes mis en service en 1908 devaient cesser leur activité avec la deuxième guerre mondiale. Eux aussi furent victimes de la concurrence des transports automobiles. L’on ne vit plus à partir de 1930 les jolis petits bateaux que Michel Pacha avait fait venir d’Angleterre. Il faut bien dire aussi que les frais d’exploitation et d’entretien étaient devenus hors de proportion avec les recettes réelles.

Le Casino du Manteau ferma ses portes, ainsi que le restaurant George Sand et le café Japonais. Par contre, celui des Sablettes maintint des activités prospères qui d’ailleurs se poursuivent aujourd’hui.

Ce fut surtout la deuxième guerre mondiale qui porta le coup de grâce à la station de Tamaris.

Une multitude de bombes s’abattit sur le domaine de Michel Pacha et des environs lors du bombardement américain du 29 Avril 1944 dont nous parlons longuement dans le présent ouvrage.

La plupart des constructions : château, casinos furent gravement endommagés de manière irréparable. Il fallut détruire des trésors d’architecture et le plus navrant pour les gens du terroir, ce fut d’assister impuissants au pillage des occupants nazis.

Pour ne citer qu’un exemple odieux de la soldatesque, rappelons ici que les immenses tapisseries que Madame Michel Pacha tissa alors qu’elle vivait claquemurée après la mort de sa fille, des chefs d’oeuvre de grandeur naturelle représentant des scènes de chasse, furent volées en 1943 par un chef allemand qui commandait une unité d’occupation. Que sont devenus les objets d’art, le mobilier de luxe et autres merveilles accumulées pendant vingt ans dans le domaine des Michel, après l’occupation dévastatrice ?

Les désastres de la guerre s’abattirent aussi sur la station des Sablettes. Les troupes d’occupation avaient ordonné l’arasement du parc et du Casino. Leur cynisme les avait poussés à utiliser, pour ce faire, la main d’oeuvre locale, les habitants du quartier eux-mêmes pour couper des arbres magnifiques. Il fallait dégager les champs de tir, disaient-ils.

L’école primaire des Sablettes construite sur l’isthme au début du siècle fut rasée, la population entière évacuée. L’étendue des calamités de la guerre fut enfin limitée par la libération de notre commune en Août 1944.

Tamaris dans l’après-guerre

Bien des changements sont intervenus dans le coin idéal choisi par Michel Pacha, il y a maintenant un siècle.

Rien n’est immuable : les êtres, les choses, les lois, les moeurs évoluent sans cesse. Que reste-t-il de l’oeuvre de ce mécène dont nous avons voulu perpétuer le souvenir ?

De son propre domaine, peu de choses. Le portail d’entrée et les lions de pierre demeurent. Ils ont été les témoins impassibles du désastre. Restent quelques vestiges immobiliers. Quelques échantillons de la végétation exotique implantée par Michel Pacha ont survécu aux éclats des bombes et de la mitraille. Mais les plus belles richesses ont disparu, hélas ! Il restera tout de même la Corniche dont un tronçon portera désormais le nom de Michel Pacha.

Les petits steam-boats qui assuraient la liaison Toulon-Les Sablettes avec arrêts au Manteau et à Tamaris ont disparu. Le chenal parallèle à la Corniche s’est comblé au fil des ans. Certes, il existe aujourd’hui des vedettes rapides du S.I.T.C.A.T qui amènent directement les voyageurs de Toulon vers la plage des Sablettes. Un ponton d’accostage a été aménagé, l’ancien débarcadère du XIXe siècle ayant disparu sous les comblements, à proximité du lavoir public couvert, arasé après la dernière guerre.

L’Institut de Biologie marine continueront d’intriguer les touristes par la beauté de son style oriental.

Tamaris est devenue depuis quelques années la proie des promoteurs. À partir de 1970 où les experts ordonnèrent la destruction du Château, où les lotissements furent possibles, des constructions innombrables sont sorties de terre, rendant le quartier méconnaissable par rapport à ce qu’il fut.

Les ensembles d’habitations confortables portent des noms variés où celui de Tamaris demeure impérativement. On lit au hasard des promenades : le Parc Tamaris, les Maisons de Tamaris, les Villas de Tamaris, les Terrasses de Tamaris.

Le style des habitations est loin de faire l’unanimité des urbanistes et des habitants. Ce n’est pas ici que nous allons engager des polémiques.

Cent ans depuis

Une page d’histoire locale est tournée. Une grande page qui a fait revivre un seul quartier de La Seyne : celui de Tamaris dont la célébrité a commencé avec la venue de George Sand en 1861 et que le génie de Michel Pacha a marqué de sa forte empreinte pour en pérenniser la réputation.

Le but recherché dans cette relation a été avant tout de retracer la longue vie tourmentée et l’oeuvre considérable d’un homme qui ne devait pas être un oublié de l’histoire. D’une histoire que les Seynois n’ont pas le droit d’ignorer pas plus que les citoyens de Sanary, son village natal au développement duquel il participa utilement… Une histoire qui a dépassé largement, comme on a pu en juger, les frontières de notre pays.

Les cent vingt phares qu’il construisit continuent d’éclairer les routes de l’Orient et poursuivent leur mission salvatrice. Cet homme a marqué indubitablement la Société de son temps.

Certes, il n’a pas négligé ses intérêts personnels. La fortune considérable accumulée par un travail acharné, une vive intelligence et aussi une chance inespérée, lui ont permis d’accéder à l’opulence et au luxe sans toutefois le mettre à l’abri des épreuves d’une extrême cruauté.

Il fut de ces hommes courageux et généreux qui cherchent constamment à aplanir la vie des infortunés et des malchanceux.

Certains censeurs impénitents l’accusent d’avoir fait sa fortune par l’exploitation du travail et de la misère des autres.

D’autres lui ont reproché d’avoir aménagé Tamaris pour que les riches viennent se dorer au soleil et il est vrai que pendant vingt ans les hivernants aisés de France et aussi de l’étranger vinrent nombreux fréquenter Tamaris et Les Sablettes pour refaire leur santé précaire.

Raisonner ainsi relèverait d’une étroitesse d’esprit méprisable et d’un manque évident d’objectivité.

Il a profité de ses richesses et en a comblé tous les siens. Rien ne leur a manqué : le Château, les résidences secondaires, les parcs de loisirs, les yachts, les beaux attelages,… mais il n’a pas été un ingrat. Il a rendu à ses concitoyens et à l’ensemble de la collectivité des services inestimables.

Avec Michel Pacha, Tamaris a été le point de départ, il y a un siècle de la création d’une véritable industrie hôtelière à La Seyne. N’oublions pas qu’il fallut des centaines de travailleurs de toutes les corporations pour aménager la station et que par la suite des centaines d’emplois furent créés avec le personnel des hôtels, des casinos, des structures économiques et administratives. Les quartiers de Mar-Vivo et de Saint-Elme se sont développés rapidement grâce à Tamaris et à Michel Pacha.

Nous sommes satisfaits d’avoir joint notre voix à celles d’autres chroniqueurs, écrivains, conférenciers pour rendre hommage à cet homme qui n’a pas eu probablement à redouter le jugement de l’Histoire.