Archive pour Exil 1933-1942

L’agent secret Hans-Günther von Dincklage en France

La séduction comme couverture

L’agent secret Hans-Günther von Dincklage en France

Laurence Pellegrini

Docteur en études germaniques

L’espion allemand Hans-Günther von Dincklage a été rendu célèbre par sa relation avec Coco Chanel (1883-1971), surtout avec la parution de Sleeping with the enemy du journaliste américain Hal Vaughan en août 2011. Les médias se sont concentrés sur cette aventure teintée de romanesque, occultant son personnage le plus énigmatique : le baron von Dincklage.

Issu de l’aristocratie militaire prussienne (son grand-père a été anobli en 1871) et conservatrice, inscrite dans la mouvance völkisch, le lieutenant Hans-Günther von Dincklage a servi durant la Première Guerre mondiale. Maîtrisant parfaitement le français et l’anglais, ce blond aux yeux bleus, distingué et cultivé, juriste de formation, a rapidement été recruté par les services de renseignements allemands, lors de la proclamation de la République de Weimar. Grâce à son « charme qui agissait naturellement sur les hommes comme sur les femmes » (Sybille Bedford), l’agent secret est facilement parvenu à s’implanter en France et y agir au service du Troisième Reich.

Nebeck, dite Catsy. Mariage d’amour ou couverture ? Tous deux forment en somme un couple d’espions qui s’installe à Sanary-sur-Mer, station balnéaire du Sud de la France. Ils doivent la découverte de ce lieu discret à la demi-sœur de Maximiliane, Sybille Bedford. En effet, en 1924, suite à l’accession au pouvoir de Benito Mussolini, la mère de cette dernière, Elisabeth Marchesani, fuit l’Italie pour s’installer dans le Var. Quand les Dincklage rejoignent Sybille Bedford à Sanary dans les années 1930, la couverture est parfaite. Maximiliane étant juive, le couple se présente comme des victimes du régime national-socialiste. Pour ne pas compromettre ses réelles activités, Hans-Günther n’a en outre jamais adhéré au parti nazi (NSDAP) et s’est retiré de la vie militaire.

Dans les registres de Sanary-sur-Mer, Hans-Günther et Maximiliane sont officiellement « sans profession ».

Pour le compte de Joseph Goebbels, ministre du Reich à l’Education du peuple et à la Propagande, le couple Dincklage espionne pourtant les intellectuels allemands en exil qui tentent d’organiser la résistance intellectuelle. Sans doute n’est-il pas étranger à l’échec de la revue clandestine Die Sammlung, qui cessa d’exister après seulement deux ans d’existence. La majorité de ses auteurs, dont Klaus et Golo Mann, René Schickele, Stefan Zweig, Bertolt Brecht, Bruno Frank ou encore Alfred Kantorowicz, ont séjourné à Sanary. Certains de ces exilés comme Lion et Martha Feucht- wanger, la baronne de Bodenhausen, l’« étudiant » Willi Ulmer ou Hans Clausmeyer « se disant commerçant » étaient soupçonnés par les services de renseignements français d’être les complices de Dincklage.

Sanary est aussi un emplacement stratégique pour surveiller le port militaire de Toulon, situé à quelques kilomètres. Installé dans la villa « La petite casa », Dincklage avait comme voisins Charles Cotton, ancien officier de marine, et Pierre Mimerel, ancien entrepreneur de transports, recrutés par l’intermédiaire de Catsy. Un autre agent de Dincklage, l’Allemande Lucie Braun, séjourna également à Sanary. Ce réseau séduisait et finançait des informateurs de l’intérieur, parmi lesquels comptait vraisemblablement l’enseigne de vaisseau Marc Aubert, fusillé à Toulon en 1939 pour intelligence avec l’ennemi.

Un attaché très spécial

En 1933, les ministères de la Propagande et des Affaires étrangères allemands décident d’infiltrer un espion à Paris. Aussi Hans-Günther von Dincklage, « homme de confiance du chancelier Hitler », fut-il nommé – directement par Berlin – d’abord attaché de presse à l’ambassade d’Allemagne, rue Huysmans, dans l’ancienne demeure du prince Eugène de Beauharnais, puis « attaché spécial », suite aux rumeurs persistantes sur l’arrivée d’un envoyé du Reich à Paris.

Sous les ordres de Goebbels, Dincklage devait garantir la propagande noire du Reich sur le sol français et créer un service de sûreté pour contrôler l’opposition. Pour assurer cette mission, les relais de Dincklage, qui apparaissaient dans le langage codé de ses correspondances comme des auxiliaires (Hilfskraft), étaient rémunérés grâce à des fonds très élevés – de l’ordre de 25 millions de francs – alloués aux « tâches administratives ». Pour correspondre avec le ministère, Dincklage disposait en outre de lignes téléphoniques directes, de télégraphes ou encore de « machines de chiffrement », la fameuse Enigma.

A la fin de la guerre, nombre de dossiers sensi- bles ont été détruits par les nazis. Mais les archives politiques du ministère des Affaires étrangères allemand disposent encore de documents qui éclairent sur les méthodes de Dincklage. Il apporta par exemple un soutien financier et logistique aux sympathisants du régime – membres du NSDAP, Union des étudiants nationaux-socialistes, le mouvement patriotique Turnverein, le syndicat des commerçants ou celui des employés (Deutschnationaler Handlungsgehilfenverein) et des journalistes allemands, ou encore les organisations religieuses – pour qu’ils s’implantent en France. Dincklage dirigea également la diffusion de la propagande et l’infiltration d’ingénieurs allemands au sein des usines françaises. On peut aussi noter le financement de la presse nationaliste et antisémite française par Berlin, comme le quotidien Le Jour, fondé en 1933 par Léon Bailby. Enfin, Dincklage infiltra des étudiants et des professeurs à la Sorbonne pour s’informer et y orienter l’enseignement germaniste.

A la fin de l’année 1934, Dincklage doit quitter l’ambassade pour Londres – l’hôtel Mayfair Court où séjournent Joachim von Ribbentrop et un autre agent, Stephanie von Hohenlohe, chargée de la propagande en Angleterre. En effet, non seulement les douanes françaises, chargées de mener des « fouilles discrètes de tout sujet allemand déclarant se rendre à Sanary», retiennent son véhicule, mais surtout la presse parisienne, et en particulier Vendémiaire, dénoncent en détail ses activités d’espion. D’abord, il est soupçonné, dans un article intitulé Les dessous de l’attentat de Marseille, d’avoir participé à l’assassinat du roi Alexandre Ier, venu soutenir la France contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste – et du ministre français des Affaires étrangères, Louis Barthou. Ensuite, on révéla la « propagande incessante et sans scrupule », l’« entreprise de pangermanisme hitlérien » destinée à « préparer la guerre qui, un jour, grâce à l’aveuglement de ses victimes, devrait assurer au Reich un triomphe complet ». Avec l’article Gestapo über alles, la couverture de diplomate de l’agent Dincklage fut définitivement terminée.

L’opération chapeau de couture

Suite à cette série d’article, Dincklage écrit à son ambassade : « Je suis en train de me créer une nouvelle existence ». A cette époque, avec la promulgation des lois de Nuremberg, il divorce en effet de Catsy, avec qui il gardera néanmoins un contact ininterrompu. Mais cela signifiait surtout qu’il avait une nouvelle mission, en Afrique du Nord cette fois-ci, pour laquelle il recruta la baronne Hélène Dessoffy. A chaque nouvelle mission, Dincklage s’affichait avec une nouvelle maîtresse de la haute société, qui était très vraisemblablement un pourvoyeur de fonds et une couverture.

De retour à Paris pendant l’Occupation, Dincklage se lie avec Gabrielle Chasnel, qui devient sous sa coupe l’agent Wesminster. Pour Axel Madsen, ils s’étaient rencontrés avant la guerre, alors que Dincklage devait assurer le contrôle de l’industrie textile française. Hal Vaughan a démontré que Dincklage a en retour permis à Coco Chanel de jouir d’un statut privilégié durant l’Occupation, en conservant notamment sa chambre au Ritz, alors que les civils en étaient évacués pour laisser place au quartier général de la Luftwaffe. Cette relation a surtout abouti à l’opération Chapeau de couture, durant laquelle Coco

Chanel devait négocier un accord de paix séparé entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne avec son ami Winston Churchill. Sur les motivations de sa collaboration avec le NSDAP, le mystère demeure : était-elle réellement « antisémite et pro- nazie », comme on peut le lire dans la presse, affirmation réfutée vigoureusement par la maison Chanel ? Ou a-t-elle voulu sauver son neveu André Palasse, fait prisonnier pendant l’Occupation, comme le soutient Gabrielle Palasse-Labrunie, petite-nièce de Coco Chanel dans le livre d’Isabelle Fiemeyer paru en 2011 ? Etait-elle enfin une « belle femme sans scrupules », selon les termes du metteur en scène Luchino Visconti, prête à tout pour sauver son empire ? Rappelons un courrier envoyé par Coco Chanel à Georges Madoux, ad- ministrateur provisoire nommé par Vichy : « Je me porte acquéreur de la totalité des actions Parfums Chanel qui sont encore la propriété de juifs et que vous avez pour mission de céder ou faire céder à des sujets aryens ».

Après la guerre, Coco Chanel s’installe en Suisse, rejointe à la fin des années 1940 par Dinck- lage („Spatz“), avec qui elle séjourne au Lausanne Palace, au Beau-Rivage-Palace au bord du lac Léman et dans la station de ski suisse de Zermatt. Les archives suisses montrent que Dincklage s’était déjà rendu à Bâle, au début de la Seconde Guerre mondiale et qu’il y possédait un compte à la HSBC. Sans doute préparait-il déjà son exil. Jusqu’à la fin de sa vie, le charme de Spatz aura opéré. En effet, selon Pierre Galante, il a fini par quitter Coco Chanel pour aller s’installer à Majorque, dans une demeure offerte par son ancienne maîtresse. Décédé en 1974, Hans-Günther von Dincklage n’a jamais été inquiété par la justice.

La résistance des exilés allemands de Sanary/Mer

HM et Laurence Pellegrini

»La résistance allemande au régime hitlérien fut longtemps ignorée et ses repré- sentants en subirent les conséquences, ni soutenus ni reconnus officiellement en France, avant comme après la guerre. La lettre du président du Pen Club internatio- nal, le poète Jules Romains, au maire de Sanary-sur-Mer, qui certifie, en 1940, que Lion Feuchtwanger en est membre, en passant sous silence ses activités d’opposant, étaye cet argument.

Pourtant, cette résistance au 3e Reich est une réa- lité : politique, principalement de la part du SPD et du KPD, avec l’action publique à l’étranger et clandestine à l’intérieur ; religieuse contre les orien- tations païennes du régime et contre l’extermina- tion des juifs. Les opérations de jeunes étu- diants et les tentatives de coup d’état d’une partie de l’armée ne furent pas sans perturber un régime qui oppressait autant ses nationaux que ses con- quis. Dès février 1933, les premiers pensionnaires des tous nouveaux camps de concentration sont les opposants au régime.

Une des premières mesures du régime national- socialiste fut aussi de conspuer, interdire, chasser ou encore interner les intellectuels, juifs ou non, responsables à leurs yeux de la décadence du peu- ple allemand. C’est ainsi que plusieurs centaines à plusieurs milliers d’intellectuels allemands, selon les années et selon les sources, fuient le Reich à partir de janvier 1933, ce qui a comme consé- quence de dépeupler l’Allemagne d’une grande partie de ses élites. Ils se retrouvent en particulier en France, et, s’agissant de peintres et surtout d’écrivains, ils rejoignent pour quelques jours ou plusieurs années Sanary-sur-mer, village recom- mandé pour ses charmes et ses prix abordables par Julius Meier-Graefe, qui résidait à Saint-Cyr-sur-Mer, par l’Anglais Aldous Huxley, qui y avait ache- té une maison, tout comme le peintre de la « Nouvelle objectivité » Anton Raederscheidt et sa compagne Ilse Salberg.

Tout d’abord, entre exil et résistance, comment le rassemblement de représentants de l’intelligent- sia allemande à Sanary s’achemine-t-il vers la créa- tion, en 1936, de Das Wort, revue antifasciste ma- jeure de l’avant-guerre ? Ensuite, dans quelle mesure les articles de la revue sont-ils représenta- tifs de la littérature politique de l’exil ? Enfin, la motivation principale de l’écriture étant de dé- noncer et d’informer, quels thèmes les intellectu- els décident-ils de soulever dans le premier numé- ro pour illustrer leur perception du régime natio- nal-socialiste ?

Pour être enregistré par les autorités françaises, les exilés devaient soit avoir besoin de papiers, soit être déclarés par un meublé ou un hôtel. Leur pré- sence sur le territoire sanaryen fut si nombreuse que le FBI interrogea Ludwig Marcuse, selon ses termes, sur « la colonie allemande de Sanary », très certainement au sens d’un collectif de pensée et par conséquent objet d’enquête. Dans ce sens jus- tement, Das Wort avait rempli son rôle, celui de massifier des pensées individuelles, inefficaces si elles restaient isolées. Ce fut l’œuvre des auteurs « sanaryens », Lion Feuchtwanger (1884–1958), Bertolt Brecht (1898–1956), Fritz Brügel (1897–1955), Heinrich Mann (1871–1955), Arthur Koestler (1905–1983), Arnold Zweig (1887–1968), Ludwig Marcuse (1894–1971) et Stefan Zweig (1881–1942).

Les archives administratives, les rapports du maire de Sanary ou des services de police sont pourtant quasi muets sur les activités de résistance des exilés. Il existe néanmoins un procès-verbal du premier magistrat, qui stipule que Lion Feuchtwanger est très correct d’un point de vue national (français), qu’il se dit persécuté et qu’il écrit beaucoup et parle beaucoup en France et à l’étranger. Le 17 mai 1940, le maire, sensible aux « incidents qui se sont produits dans sa commune entre la population et les sujets

ennemis », attire l’attention du préfet « sur les in- convénients que peut présenter la présence de sujets allemands sur la côte varoise aux abords du port de Toulon ». Ce fut la grande déception des exilés que de voir les autorités françaises les interner et d’être livrés aux « nazis » même après l’armistice, eux les résistants qui défendaient la France.

Pour l’administration varoise, tout comme pour la littérature et la résistance au régime, ce fut Lion Feuchtwanger qui symbolisa et agrégea au- teurs et éditeurs, dans un paradis perdu, une sor- te de Weimar en exil. En réalité, sauf pour la cour- te période de l’été 1933, durant laquelle Thomas Mann reproduisit ses soirées de lectures devant une assistance plus large et cosmopolite qu’à Munich, il n’y eut jamais de grande concentra- tion d’intellectuels. Mais, de très nombreuses ren- contres contribuèrent, dans l’exil et la peur du len- demain, à forger des solidarités, et cela durant neuf années. Cette situation conduisit certains d’entre eux, les plus politiques ou lucides, à se donner les moyens d’être entendus, en exil comme en Alle- magne. On ne peut pas non plus négliger un cer- tain sentiment de culpabilité face à l’inefficacité de l’intelligence et de l’art contre la machine totali- taire, qui opposait l’autodafé à l’expression artis- tique et Mein Kampf aux œuvres des « dégénérés ». Das Wort se voulut une réponse et une reprise en main de l’usage de la création dans la société. Aux côtés d’un ardent combattant du fascisme Willi Bredel, Lion Feuchtwanger et Bertolt Brecht fu- rent non seulement les membres fondateurs et les rédacteurs de Das Wort, mais aussi les figures em- blématiques de l’antifascisme.

Ainsi, la préface de la première édition de la re- vue en est le cri : « Encore jamais une revue n’a eu si peu besoin de justifier sa parution que Das Wort ;

parce que les principaux représentants d’une grande littérature n’ont jamais été dans la situation des écrivains allemands contemporains. Traduite dans toutes les langues du monde, témoin d’un quart de siècle de destins dramatiques de la société et des individus, depuis plus de trois ans d’exil, cette littérature si réprimée a certes des éditeurs, mais pas une seule revue. » Ils reprochent au régime national-socialiste de « violer la langue allemande, pas moins que la
chair des Allemands dans leurs camps de concentration ». Das Wort (le mot) apparaît donc comme l’emblème de l’élite intellectuelle, qui veut représenter
son Allemagne en dehors de ses frontières, pour les Allemands restés sur le territoire, pour les exilés, et enfin aux yeux du monde.

Entre résistance et impuissance Das Wort paraît pour la première fois en 1936 aux éditions Jourgaz à Moscou. Pour de nombreux intellectuels de l’époque, seule l’Union soviétique peut à la fois soutenir la création artistique et défendre les valeurs sociales, et même humanistes, qui viennent d’être détruites par le régime nazi, dégénérescence du capitalisme. Ils ont une considération marquée pour l’Union soviétique, ainsi qu’il est écrit dans l’avant-propos : « Das Wort paraît dans un pays qui ne connaît pas le chômage, où plus d’un million d’Allemands ont été initiés à la vie culturelle nationale intensive. Dans un pays, qui dénigre certes les actuels détenteurs du pouvoir en Allemagne et qui les menace de leur déclarer la guerre, mais qui ne réagit pas avec chauvinisme, mais avec un amour et un respect inchangés pour le véritable esprit humaniste allemand. » Ce choix de lieu de parution est en réalité beaucoup plus matérialiste et propagandiste que les auteurs de Das Wort veulent bien l’admettre. Après l’échec de précédentes revues d’exil comme Die Sammlung et Die Neuen Deutschen Blätter pour des raisons budgétaires, le directeur de la maison d’édition russe, Michail Kolzow, leur propose de financer Das Wort avec les ressources des partis et des autorités moscovites, à condition que les écrits restent dans la ligne.

Ses auteurs étaient également soutenus par les différentes prises de conscience de leurs collègues européens. Par exemple, l’Association de défense des écrivains allemands, créée à Paris en 1933, maintint le lien entre la résistance clandestine et les exilés, en contribuant à la diffusion de revues prohibées. Le premier congrès international pour la défense de la culture en 1935 entretint également
l’action de la résistance intellectuelle. Mais, au cours de cette assemblée, les influences politiques furent très prégnantes et ne favorisèrent pas l’improbable unité de cette opposition. Un an plus tard, Das Wort paraît comme une volonté de remédier à la division.

Pour ces auteurs, la revue est également un exutoire, l’expression de leur situation intellectuelle, partagée entre exclusion et quête d’identité. Dans Das Wort, Fritz Brügel livre par exemple, sous la forme d’un poème intitulé Chant chuchoté, des pistes universelles sur l’exil : l’apatride (« on ne nous voit pas, on ne nous connaît pas »), la dispersion (« nous continuons à tisser notre toile qui devient de plus en plus fine de ville en ville, de lieu en lieu ») et le dualisme entre la résistance et l’impuissance (dans la pointe du poème : « ils n’ont rien, ils n’ont rien, ils vont tout avoir »).

La contribution la plus importante des auteurs de Das Wort est sans aucun doute leur approche pédagogique de l’art. Ils s’appuient en effet sur un postulat didactique, qui consiste à tirer du passé la compréhension du présent et l’appréhension de l’avenir dans une dialectique qui oppose la guerre au pacifisme, le capitalisme au socialisme et la violence à l’humanisme. En cela, ils combattent l’idéalisme d’un Thomas Mann, qui, malgré la présence attestée de son clan à Sanary, n’entre justement pas dans la revue « sanaryenne ».

Quelques exemples
Arnold Zweig, ancien de Verdun, est devenu un ardent pacifiste. Cette attitude repose essentiellement sur une analyse de la société militaire allemande et de ses rapports socioculturels : entre le simple soldat et les officiers prussiens, entre juifs et non-juifs. Dans sa nouvelle Schipper Schammes, tirée de son roman d’apprentissage Erziehung vor Verdun paru un an plus tôt, il décrit la guerre comme le creuset de la formation intellectuelle de nombreux Allemands, à commencer par la formalisation sociale et culturelle du sionisme. Pour lui, le conflit armé s’avère contraire à la civilisation, au débat politique et aux individus. Il faut donc combattre contre Hitler le guerrier, mais qu’en sera-t-il d’une guerre de la civilisation contre Hitler ?

Bertolt Brecht, dans son poème Les effets vivifiants de l’argent, analyse cette situation, d’un point de vue économique et politique, au prisme de la dialectique marxiste. Il accepte Lion Feuchtwanger, car il est l’un des rares à admettre l’impasse de l’humanisme dans les conditions imposées par Hitler. Das Wort signale justement à tous les intellectuels que la réalité-argent est plus forte que le bien-idéal auxquels beaucoup voudraient encore croire. En ce sens, ces entrevues sanaryennes furent sans doute le milieu neutre et idyllique, qui permit la distanciation entre ces auteurs et l’effet de leur production sur le public.

Quant à Stefan Zweig et Ludwig Marcuse, ils arborent une conception davantage philosophique de leur environnement. Dans sa nouvelle Une conscience contre la violence, Stefan Zweig suggère le combat de la résistance intellectuelle contre le régime hitlérien par la métaphore de Castellion contre Calvin. L’auteur défend l’idée d’une réflexion spirituelle nécessaire face au barbarisme des dogmes politiques et religieux. Il en appelle à la solidaritéde la résistance intellectuelle, dont il admet la limite face à la puissance de l’appareil militaire.

« Les moustiques contre les éléphants », ou encore « la guerre du pur esprit contre la surpuissance d’une dictature en armure », c’est ainsi qu’il se représente le combat humaniste. Malgré les dangers liés à l’action clandestine, l’auteur exhorte les peuples à exercer leur « liberté » et leur « indépendance» intellectuelle. Dans la dernière phrase de son texte, où il incite à « appeler toutes ces boucheries dévotes par leur vrai nom : meurtre », le discours de Stefan Zweig apparaît à la fois universel et annonciateur.

Dans Das Wort, Lion Marcuse définit l’humanisme comme l’approche philosophique en tous points opposée à l’aryanisme, qui défend la supériorité de la race des descendants des peuples de langue indo-européenne. À l’élitisme et l’antisémitisme, l’intellectuel oppose la solidarité des peuples, l’égalité entre les races face aux « nécessités sur cette terre ». Lion Marcuse rejette les fondements nationaux-socialistes d’une nation ethnoculturelle, légitimée par les droits du sang. Mais plus encore, il s’insurge contre leur détournement de la théorie pangermaniste fichtéenne au profit de l’impérialisme. En effet, il rappelle que Fichte avait certes prôné l’émancipation, l’unité du peuple allemand et le patriotisme, mais dans le but de s’affranchir de la soumission à la puissance napoléonienne.

L’auteur ne reconnaît à la politique national-socialiste aucun fondement intellectuel et revendique pour son propre groupe le monopole de la réflexion philosophique allemande et universelle. En cela, il s’oppose à la culture « völkisch
», inventée par les nationaux-socialistes. Das Wort ne se contente pas d’en mener la critique, mais publie, dans sa revue de presse à la fin de chaque numéro, des extraits de la presse officielle du Reich.

Initiatives de Mémoire Ces auteurs, plus ou moins politisés, ont cependant tous la conscience aiguë que d’une part, les « nazis » détruisent la culture et la langue allemandes – et pas seulement la leur, mais celle de l’histoire allemande –, et que d’autre part, la guerre à mort, qui ne manquera pas de survenir, entraînera la destruction de l’Allemagne. La déclaration de guerre a donc comme conséquence le déplacement des enjeux, puis inattendu, le renversement de la situation des proscrits en France. La revue ne peut perdurer. Les écrivains se retrouvent enfermés au propre comme au figuré et n’ont de cesse que de fuir plus loin. Et, compte tenu des accords entre le Reich et l’Union soviétique, ils ne trouvent refuge physique et intellectuel qu’aux Amériques.

Le francophile Lion Feuchtwanger devra écrire Le Diable en France pour exorciser le drame de la culture allemande, qui voyait la France comme le « séjour de Dieu ». Bertolt Brecht fait le tour de l’Europe « avec deux divisions allemandes motorisées aux fesses et sans le moindre visa ». Heinrich Mann, malgré son âge, traverse les Pyrénées. Fritz Brügel et Arthur Koestler s’exilent en Grande-Bretagne, donc restent en Europe, le berceau de leur culture. En Amérique latine, on trouve Arnod Zweig en Haïti et Stefan Zweig au Brésil, nouvel eldorado intellectuel, mais dans les deux cas très européen.

Hannsferdinand Döbler, écrivain allemand qui avait rédigé en 1984 un article très remarqué dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit (« Vertriebene. Wo Thomas und Heinrich Mann mit all den anderen Zuflucht fanden »), fut à l’initiative d’une plaque commémorative, offerte par les gouvernements allemand et autrichien. Elle fut inaugurée le 18 septembre 1987, après deux ans de tractations, l’établissement de la liste des exilés n’étant pas le moindre problème. Le conseil municipal s’insurgea de n’avoir pas été sollicité : « Sur le fond, comme on le dit à la messe, cela était juste et bon.

Mais dans la forme, c’était parfaitement illégal et pour tout dire, ubuesque. Nous avons vu, en territoire français, une autorité étrangère inaugurer un hommage public que seul le Conseil municipal est autorisé par la Loi à décerner. » Les historiens sanaryens Jeanpierre Guindon, co-auteur de Zone d’ombres en 1990, et Barthélémy Rotger, pionniers de la recherche sur l’exil sanaryen, entamèrent des recherches au début des années 1980. La découverte de l’histoire du camp des Milles suscita un travail universitaire à Aix en Provence sous la direction de Jacques Granjonc et de Theresia Grundtner. C’est à partir de 1998, que la commune de Sanary prit des initiatives dites de mémoire : voyages en des lieux symboliques, inauguration du Jardin des Enfants d’Yzieu, création du parcours de lieux de séjour, dont vingt et un sont identifiés par des plaques, ou encore édition d’une brochure bilingue historique et touristique. En effet, la commune était alors sollicitée autant par les chercheurs que par les tours opérateurs. En 2004, une nouvelle brochure trilingue fut publiée alors que se tenaient à Sanary les journées du cinquantenaire de l’OFAJ. Cette commune, Sanary, est en quelque sorte reconnue pour ce qu’elle ne savait pas être à l’époque, selon la fameuse et ironique phrase de Ludwig Marcuse, « la capitale secrète de la littérature allemande ». Du côté allemand, Heinke Wunderlich et Stefanie Menke en 1996, Ulrike Voswinckel et Frank Berninger en 2005, (ouvrage traduit en français) ont enrichi ces dernières années, avec d’autres, tels Ruth Werfel ou Peter Spiro, la connaissance de l’exil à Sanary.

Le devoir de mémoire ayant aujourd’hui largement mis à jour les éléments matériels de la présence des exilés de langue allemande à Sanary, il reste encore à analyser plus précisément la production littéraire liée à cet exil. La thèse de Magali Nieradka (Die Hauptstadt der deutschen Literatur: Sanary-sur-mer als Ort des Exils deutschsprachiger Schriftsteller, publiée en 2010) est l’occasion d’une meilleure connaissance de la question de l’inspiration artistique. Dans la recherche française en revanche, le motif littéraire chez les exilés « sanaryens » reste encore relativement inexploré, d’un point de vue systématique. Pourtant, l’étude de Das Wort ne serait-elle pas l’occasion d’une connaissance plus approfondie de ces hôtes inattendus

Les intellectuels allemands exilés à Sanary

Les intellectuels allemands exilés à Sanary, par Christian Soleil
Origine: PlumArt N°25 (janvier 2001) www.plumart.com
(reproduit avec autorisation)

Plutôt que de frémir et de s’attrister de la mort de cet homme, mieux aurait valu frémir et s’attrister de sa vie. » (Takeda Rintarô, Ningen)

En mai 1933, trois mois après l’accession d’Adolph Hitler au pouvoir, une campagne de destruction de la littérature « d’esprit non allemand » allume de nombreux bûchers dans tout le pays.

Des milliers d’oeuvres disparaissent. De nombreux auteurs, dont plusieurs de tout premier plan dans la littérature allemande et mondiale, prennent le chemin de l’exil, craignant alors pour leur liberté, parfois même pour leur vie…

Il en sera de même pour une quantité d’artistes peintres et musiciens. Beaucoup choisissent de s’expatrier vers la France.

Certains, pour fuir la cherté des grandes villes, optent pour les petits villages comme Sanary. Cette destination est encouragée par la présence de Thomas Mann, prix Nobel de littérature qui y a élu domicile avec ses enfants Klaus et Erika, sur les conseils de Jean Cocteau.

Grâce à sa fortune personnelle, il servira à tous ces artistes en exil de point d’accueil. Deux autres familles allemandes fréquentent Sanary depuis plusieurs années : le chanteur d’opéra Wilhem Ulmer et son épouse qui vivent à la Villa Bellevue en haut du quartier des Picotières et le peintre Anton Raderscheidt et Ilse Salberg qui font construire la Villa Le Patio dans le quartier de la Cride et où ils ouvriront un restaurant.

Ils seront plus tard internés dans le Camp des Milles près d’Aix-en-Provence.

L’écrivain allemand qui vécut le plus longtemps à Sanary fut sans doute Lion Feuchtwanger. Il y passe plus de sept années avec sa femme. Après un court séjour à l’hôtel de la Réserve à Bandol, ils viennent s’installer à Beaucours à la villa Lazare, qu’occupait jusque-là le peintre Lou Albert-Lazard, ami de Rainer Maria Rilke dont elle traduit quelques-unes une de ses oeuvres.

Ils louent ensuite la Villa  » Valmer  » à la Cride. Lion Feuchtwanger sera lui aussi interné au camp des Milles où il écrira Le diable en France, œuvre critique de l’administration de Vichy.

Autour de Thomas Mann et de Lion Feuchtwanger viennent se regrouper de nouveaux exilés : René Schikele, écrivain alsacien, Julius Meier-Grafe, historien d’art installé à St Cyr, Ernest Bloch, Hermann Kesten, Arthur Koestler, Franz Werfel et son épouse Alma, Ludwig Marcuse, Bruno Frank, Alfred Kantorowitz, le critique de théâtre Kerr, Annette Kolb et Berthold Brecht.

Certains viennent à Sanary quelques semaines, d’autres des mois, d’autres encore des années mais tous gardent le regard tourné vers l’Allemagne. Ils se retrouvent dans les cafés du port, le Nautique et la Marine. Hermann Kesten s’en inspirera pour son livre Le poète du café : « Lorsqu’on vit en exil, le café devient à la fois la maison familiale et la patrie, l’église et le parlement, un désert et un lieu de pèlerinage, le berceau des illusions et le cimetière … En exil, le café devient l’endroit unique où la vie continue …  »

C’est là que Berthold Brecht chante à la guitare des poèmes à l’encontre de Goebbels et Hitler. C’est là également que Fritz Lanshoff recrute en 1933 des auteurs pour sa nouvelle maison d’édition Quérido (Heinrich Mann, Lion Feuchtwanger, Ernst Toller et Arnold Zweig).

Un autre écrivain célèbre, Wilhem Herzog, en France depuis 1906, s’installe à Sanary dans la Villa Roge, rue de la Prudhommie. Interné en mai 1940 au Camp des Milles, il réussit à s’enfuir avant l’arrivée des troupes allemandes. Il écrit des biographies de Barthou et de Clémenceau et des ouvrages littéraires sur La Bruyère, Balzac, Daudet et Stendhal.

Que reste-t-il aujourd’hui des maisons habitées par les exilés allemands ?

– La Ville Roge est toujours visible, rue de la Prudhommie.
– La Villa Tranquille située à l’extrémité du chemin de la Colline a abrité Thomas Mann. Elle est détruite quelques temps après par les soldats allemands qui avaient fortifié la Pointe Rouge.
– La Villa Valmer occupée par les époux Feuchtwanger existe toujours. C’est là qu’est écrit en 1933, le roman Die Geschwister Oppermann qui remporte un immense succès. Le Moulin Gris qui a abrité Franz et Alma Malher se trouve au début du chemin de la Colline en face de la Chapelle de Notre Dame de Pitié.
– Derrière la Chapelle, un petit chemin rejoint le boulevard de Portissol et passe devant la Villa autrefois Mas de Carreirade où est mort Franz Hessel en 1941.
– La Villa Kerr Colette, située sur le boulevard Raphaël Boyer où a séjourné Lola Sernau, secrétaire de Lion Feuchtwanger.