La résistance des exilés allemands de Sanary/Mer

HM et Laurence Pellegrini

»La résistance allemande au régime hitlérien fut longtemps ignorée et ses repré- sentants en subirent les conséquences, ni soutenus ni reconnus officiellement en France, avant comme après la guerre. La lettre du président du Pen Club internatio- nal, le poète Jules Romains, au maire de Sanary-sur-Mer, qui certifie, en 1940, que Lion Feuchtwanger en est membre, en passant sous silence ses activités d’opposant, étaye cet argument.

Pourtant, cette résistance au 3e Reich est une réa- lité : politique, principalement de la part du SPD et du KPD, avec l’action publique à l’étranger et clandestine à l’intérieur ; religieuse contre les orien- tations païennes du régime et contre l’extermina- tion des juifs. Les opérations de jeunes étu- diants et les tentatives de coup d’état d’une partie de l’armée ne furent pas sans perturber un régime qui oppressait autant ses nationaux que ses con- quis. Dès février 1933, les premiers pensionnaires des tous nouveaux camps de concentration sont les opposants au régime.

Une des premières mesures du régime national- socialiste fut aussi de conspuer, interdire, chasser ou encore interner les intellectuels, juifs ou non, responsables à leurs yeux de la décadence du peu- ple allemand. C’est ainsi que plusieurs centaines à plusieurs milliers d’intellectuels allemands, selon les années et selon les sources, fuient le Reich à partir de janvier 1933, ce qui a comme consé- quence de dépeupler l’Allemagne d’une grande partie de ses élites. Ils se retrouvent en particulier en France, et, s’agissant de peintres et surtout d’écrivains, ils rejoignent pour quelques jours ou plusieurs années Sanary-sur-mer, village recom- mandé pour ses charmes et ses prix abordables par Julius Meier-Graefe, qui résidait à Saint-Cyr-sur-Mer, par l’Anglais Aldous Huxley, qui y avait ache- té une maison, tout comme le peintre de la « Nouvelle objectivité » Anton Raederscheidt et sa compagne Ilse Salberg.

Tout d’abord, entre exil et résistance, comment le rassemblement de représentants de l’intelligent- sia allemande à Sanary s’achemine-t-il vers la créa- tion, en 1936, de Das Wort, revue antifasciste ma- jeure de l’avant-guerre ? Ensuite, dans quelle mesure les articles de la revue sont-ils représenta- tifs de la littérature politique de l’exil ? Enfin, la motivation principale de l’écriture étant de dé- noncer et d’informer, quels thèmes les intellectu- els décident-ils de soulever dans le premier numé- ro pour illustrer leur perception du régime natio- nal-socialiste ?

Pour être enregistré par les autorités françaises, les exilés devaient soit avoir besoin de papiers, soit être déclarés par un meublé ou un hôtel. Leur pré- sence sur le territoire sanaryen fut si nombreuse que le FBI interrogea Ludwig Marcuse, selon ses termes, sur « la colonie allemande de Sanary », très certainement au sens d’un collectif de pensée et par conséquent objet d’enquête. Dans ce sens jus- tement, Das Wort avait rempli son rôle, celui de massifier des pensées individuelles, inefficaces si elles restaient isolées. Ce fut l’œuvre des auteurs « sanaryens », Lion Feuchtwanger (1884–1958), Bertolt Brecht (1898–1956), Fritz Brügel (1897–1955), Heinrich Mann (1871–1955), Arthur Koestler (1905–1983), Arnold Zweig (1887–1968), Ludwig Marcuse (1894–1971) et Stefan Zweig (1881–1942).

Les archives administratives, les rapports du maire de Sanary ou des services de police sont pourtant quasi muets sur les activités de résistance des exilés. Il existe néanmoins un procès-verbal du premier magistrat, qui stipule que Lion Feuchtwanger est très correct d’un point de vue national (français), qu’il se dit persécuté et qu’il écrit beaucoup et parle beaucoup en France et à l’étranger. Le 17 mai 1940, le maire, sensible aux « incidents qui se sont produits dans sa commune entre la population et les sujets

ennemis », attire l’attention du préfet « sur les in- convénients que peut présenter la présence de sujets allemands sur la côte varoise aux abords du port de Toulon ». Ce fut la grande déception des exilés que de voir les autorités françaises les interner et d’être livrés aux « nazis » même après l’armistice, eux les résistants qui défendaient la France.

Pour l’administration varoise, tout comme pour la littérature et la résistance au régime, ce fut Lion Feuchtwanger qui symbolisa et agrégea au- teurs et éditeurs, dans un paradis perdu, une sor- te de Weimar en exil. En réalité, sauf pour la cour- te période de l’été 1933, durant laquelle Thomas Mann reproduisit ses soirées de lectures devant une assistance plus large et cosmopolite qu’à Munich, il n’y eut jamais de grande concentra- tion d’intellectuels. Mais, de très nombreuses ren- contres contribuèrent, dans l’exil et la peur du len- demain, à forger des solidarités, et cela durant neuf années. Cette situation conduisit certains d’entre eux, les plus politiques ou lucides, à se donner les moyens d’être entendus, en exil comme en Alle- magne. On ne peut pas non plus négliger un cer- tain sentiment de culpabilité face à l’inefficacité de l’intelligence et de l’art contre la machine totali- taire, qui opposait l’autodafé à l’expression artis- tique et Mein Kampf aux œuvres des « dégénérés ». Das Wort se voulut une réponse et une reprise en main de l’usage de la création dans la société. Aux côtés d’un ardent combattant du fascisme Willi Bredel, Lion Feuchtwanger et Bertolt Brecht fu- rent non seulement les membres fondateurs et les rédacteurs de Das Wort, mais aussi les figures em- blématiques de l’antifascisme.

Ainsi, la préface de la première édition de la re- vue en est le cri : « Encore jamais une revue n’a eu si peu besoin de justifier sa parution que Das Wort ;

parce que les principaux représentants d’une grande littérature n’ont jamais été dans la situation des écrivains allemands contemporains. Traduite dans toutes les langues du monde, témoin d’un quart de siècle de destins dramatiques de la société et des individus, depuis plus de trois ans d’exil, cette littérature si réprimée a certes des éditeurs, mais pas une seule revue. » Ils reprochent au régime national-socialiste de « violer la langue allemande, pas moins que la
chair des Allemands dans leurs camps de concentration ». Das Wort (le mot) apparaît donc comme l’emblème de l’élite intellectuelle, qui veut représenter
son Allemagne en dehors de ses frontières, pour les Allemands restés sur le territoire, pour les exilés, et enfin aux yeux du monde.

Entre résistance et impuissance Das Wort paraît pour la première fois en 1936 aux éditions Jourgaz à Moscou. Pour de nombreux intellectuels de l’époque, seule l’Union soviétique peut à la fois soutenir la création artistique et défendre les valeurs sociales, et même humanistes, qui viennent d’être détruites par le régime nazi, dégénérescence du capitalisme. Ils ont une considération marquée pour l’Union soviétique, ainsi qu’il est écrit dans l’avant-propos : « Das Wort paraît dans un pays qui ne connaît pas le chômage, où plus d’un million d’Allemands ont été initiés à la vie culturelle nationale intensive. Dans un pays, qui dénigre certes les actuels détenteurs du pouvoir en Allemagne et qui les menace de leur déclarer la guerre, mais qui ne réagit pas avec chauvinisme, mais avec un amour et un respect inchangés pour le véritable esprit humaniste allemand. » Ce choix de lieu de parution est en réalité beaucoup plus matérialiste et propagandiste que les auteurs de Das Wort veulent bien l’admettre. Après l’échec de précédentes revues d’exil comme Die Sammlung et Die Neuen Deutschen Blätter pour des raisons budgétaires, le directeur de la maison d’édition russe, Michail Kolzow, leur propose de financer Das Wort avec les ressources des partis et des autorités moscovites, à condition que les écrits restent dans la ligne.

Ses auteurs étaient également soutenus par les différentes prises de conscience de leurs collègues européens. Par exemple, l’Association de défense des écrivains allemands, créée à Paris en 1933, maintint le lien entre la résistance clandestine et les exilés, en contribuant à la diffusion de revues prohibées. Le premier congrès international pour la défense de la culture en 1935 entretint également
l’action de la résistance intellectuelle. Mais, au cours de cette assemblée, les influences politiques furent très prégnantes et ne favorisèrent pas l’improbable unité de cette opposition. Un an plus tard, Das Wort paraît comme une volonté de remédier à la division.

Pour ces auteurs, la revue est également un exutoire, l’expression de leur situation intellectuelle, partagée entre exclusion et quête d’identité. Dans Das Wort, Fritz Brügel livre par exemple, sous la forme d’un poème intitulé Chant chuchoté, des pistes universelles sur l’exil : l’apatride (« on ne nous voit pas, on ne nous connaît pas »), la dispersion (« nous continuons à tisser notre toile qui devient de plus en plus fine de ville en ville, de lieu en lieu ») et le dualisme entre la résistance et l’impuissance (dans la pointe du poème : « ils n’ont rien, ils n’ont rien, ils vont tout avoir »).

La contribution la plus importante des auteurs de Das Wort est sans aucun doute leur approche pédagogique de l’art. Ils s’appuient en effet sur un postulat didactique, qui consiste à tirer du passé la compréhension du présent et l’appréhension de l’avenir dans une dialectique qui oppose la guerre au pacifisme, le capitalisme au socialisme et la violence à l’humanisme. En cela, ils combattent l’idéalisme d’un Thomas Mann, qui, malgré la présence attestée de son clan à Sanary, n’entre justement pas dans la revue « sanaryenne ».

Quelques exemples
Arnold Zweig, ancien de Verdun, est devenu un ardent pacifiste. Cette attitude repose essentiellement sur une analyse de la société militaire allemande et de ses rapports socioculturels : entre le simple soldat et les officiers prussiens, entre juifs et non-juifs. Dans sa nouvelle Schipper Schammes, tirée de son roman d’apprentissage Erziehung vor Verdun paru un an plus tôt, il décrit la guerre comme le creuset de la formation intellectuelle de nombreux Allemands, à commencer par la formalisation sociale et culturelle du sionisme. Pour lui, le conflit armé s’avère contraire à la civilisation, au débat politique et aux individus. Il faut donc combattre contre Hitler le guerrier, mais qu’en sera-t-il d’une guerre de la civilisation contre Hitler ?

Bertolt Brecht, dans son poème Les effets vivifiants de l’argent, analyse cette situation, d’un point de vue économique et politique, au prisme de la dialectique marxiste. Il accepte Lion Feuchtwanger, car il est l’un des rares à admettre l’impasse de l’humanisme dans les conditions imposées par Hitler. Das Wort signale justement à tous les intellectuels que la réalité-argent est plus forte que le bien-idéal auxquels beaucoup voudraient encore croire. En ce sens, ces entrevues sanaryennes furent sans doute le milieu neutre et idyllique, qui permit la distanciation entre ces auteurs et l’effet de leur production sur le public.

Quant à Stefan Zweig et Ludwig Marcuse, ils arborent une conception davantage philosophique de leur environnement. Dans sa nouvelle Une conscience contre la violence, Stefan Zweig suggère le combat de la résistance intellectuelle contre le régime hitlérien par la métaphore de Castellion contre Calvin. L’auteur défend l’idée d’une réflexion spirituelle nécessaire face au barbarisme des dogmes politiques et religieux. Il en appelle à la solidaritéde la résistance intellectuelle, dont il admet la limite face à la puissance de l’appareil militaire.

« Les moustiques contre les éléphants », ou encore « la guerre du pur esprit contre la surpuissance d’une dictature en armure », c’est ainsi qu’il se représente le combat humaniste. Malgré les dangers liés à l’action clandestine, l’auteur exhorte les peuples à exercer leur « liberté » et leur « indépendance» intellectuelle. Dans la dernière phrase de son texte, où il incite à « appeler toutes ces boucheries dévotes par leur vrai nom : meurtre », le discours de Stefan Zweig apparaît à la fois universel et annonciateur.

Dans Das Wort, Lion Marcuse définit l’humanisme comme l’approche philosophique en tous points opposée à l’aryanisme, qui défend la supériorité de la race des descendants des peuples de langue indo-européenne. À l’élitisme et l’antisémitisme, l’intellectuel oppose la solidarité des peuples, l’égalité entre les races face aux « nécessités sur cette terre ». Lion Marcuse rejette les fondements nationaux-socialistes d’une nation ethnoculturelle, légitimée par les droits du sang. Mais plus encore, il s’insurge contre leur détournement de la théorie pangermaniste fichtéenne au profit de l’impérialisme. En effet, il rappelle que Fichte avait certes prôné l’émancipation, l’unité du peuple allemand et le patriotisme, mais dans le but de s’affranchir de la soumission à la puissance napoléonienne.

L’auteur ne reconnaît à la politique national-socialiste aucun fondement intellectuel et revendique pour son propre groupe le monopole de la réflexion philosophique allemande et universelle. En cela, il s’oppose à la culture « völkisch
», inventée par les nationaux-socialistes. Das Wort ne se contente pas d’en mener la critique, mais publie, dans sa revue de presse à la fin de chaque numéro, des extraits de la presse officielle du Reich.

Initiatives de Mémoire Ces auteurs, plus ou moins politisés, ont cependant tous la conscience aiguë que d’une part, les « nazis » détruisent la culture et la langue allemandes – et pas seulement la leur, mais celle de l’histoire allemande –, et que d’autre part, la guerre à mort, qui ne manquera pas de survenir, entraînera la destruction de l’Allemagne. La déclaration de guerre a donc comme conséquence le déplacement des enjeux, puis inattendu, le renversement de la situation des proscrits en France. La revue ne peut perdurer. Les écrivains se retrouvent enfermés au propre comme au figuré et n’ont de cesse que de fuir plus loin. Et, compte tenu des accords entre le Reich et l’Union soviétique, ils ne trouvent refuge physique et intellectuel qu’aux Amériques.

Le francophile Lion Feuchtwanger devra écrire Le Diable en France pour exorciser le drame de la culture allemande, qui voyait la France comme le « séjour de Dieu ». Bertolt Brecht fait le tour de l’Europe « avec deux divisions allemandes motorisées aux fesses et sans le moindre visa ». Heinrich Mann, malgré son âge, traverse les Pyrénées. Fritz Brügel et Arthur Koestler s’exilent en Grande-Bretagne, donc restent en Europe, le berceau de leur culture. En Amérique latine, on trouve Arnod Zweig en Haïti et Stefan Zweig au Brésil, nouvel eldorado intellectuel, mais dans les deux cas très européen.

Hannsferdinand Döbler, écrivain allemand qui avait rédigé en 1984 un article très remarqué dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit (« Vertriebene. Wo Thomas und Heinrich Mann mit all den anderen Zuflucht fanden »), fut à l’initiative d’une plaque commémorative, offerte par les gouvernements allemand et autrichien. Elle fut inaugurée le 18 septembre 1987, après deux ans de tractations, l’établissement de la liste des exilés n’étant pas le moindre problème. Le conseil municipal s’insurgea de n’avoir pas été sollicité : « Sur le fond, comme on le dit à la messe, cela était juste et bon.

Mais dans la forme, c’était parfaitement illégal et pour tout dire, ubuesque. Nous avons vu, en territoire français, une autorité étrangère inaugurer un hommage public que seul le Conseil municipal est autorisé par la Loi à décerner. » Les historiens sanaryens Jeanpierre Guindon, co-auteur de Zone d’ombres en 1990, et Barthélémy Rotger, pionniers de la recherche sur l’exil sanaryen, entamèrent des recherches au début des années 1980. La découverte de l’histoire du camp des Milles suscita un travail universitaire à Aix en Provence sous la direction de Jacques Granjonc et de Theresia Grundtner. C’est à partir de 1998, que la commune de Sanary prit des initiatives dites de mémoire : voyages en des lieux symboliques, inauguration du Jardin des Enfants d’Yzieu, création du parcours de lieux de séjour, dont vingt et un sont identifiés par des plaques, ou encore édition d’une brochure bilingue historique et touristique. En effet, la commune était alors sollicitée autant par les chercheurs que par les tours opérateurs. En 2004, une nouvelle brochure trilingue fut publiée alors que se tenaient à Sanary les journées du cinquantenaire de l’OFAJ. Cette commune, Sanary, est en quelque sorte reconnue pour ce qu’elle ne savait pas être à l’époque, selon la fameuse et ironique phrase de Ludwig Marcuse, « la capitale secrète de la littérature allemande ». Du côté allemand, Heinke Wunderlich et Stefanie Menke en 1996, Ulrike Voswinckel et Frank Berninger en 2005, (ouvrage traduit en français) ont enrichi ces dernières années, avec d’autres, tels Ruth Werfel ou Peter Spiro, la connaissance de l’exil à Sanary.

Le devoir de mémoire ayant aujourd’hui largement mis à jour les éléments matériels de la présence des exilés de langue allemande à Sanary, il reste encore à analyser plus précisément la production littéraire liée à cet exil. La thèse de Magali Nieradka (Die Hauptstadt der deutschen Literatur: Sanary-sur-mer als Ort des Exils deutschsprachiger Schriftsteller, publiée en 2010) est l’occasion d’une meilleure connaissance de la question de l’inspiration artistique. Dans la recherche française en revanche, le motif littéraire chez les exilés « sanaryens » reste encore relativement inexploré, d’un point de vue systématique. Pourtant, l’étude de Das Wort ne serait-elle pas l’occasion d’une connaissance plus approfondie de ces hôtes inattendus

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