L’agent secret Hans-Günther von Dincklage en France

La séduction comme couverture

L’agent secret Hans-Günther von Dincklage en France

Laurence Pellegrini

Docteur en études germaniques

L’espion allemand Hans-Günther von Dincklage a été rendu célèbre par sa relation avec Coco Chanel (1883-1971), surtout avec la parution de Sleeping with the enemy du journaliste américain Hal Vaughan en août 2011. Les médias se sont concentrés sur cette aventure teintée de romanesque, occultant son personnage le plus énigmatique : le baron von Dincklage.

Issu de l’aristocratie militaire prussienne (son grand-père a été anobli en 1871) et conservatrice, inscrite dans la mouvance völkisch, le lieutenant Hans-Günther von Dincklage a servi durant la Première Guerre mondiale. Maîtrisant parfaitement le français et l’anglais, ce blond aux yeux bleus, distingué et cultivé, juriste de formation, a rapidement été recruté par les services de renseignements allemands, lors de la proclamation de la République de Weimar. Grâce à son « charme qui agissait naturellement sur les hommes comme sur les femmes » (Sybille Bedford), l’agent secret est facilement parvenu à s’implanter en France et y agir au service du Troisième Reich.

Nebeck, dite Catsy. Mariage d’amour ou couverture ? Tous deux forment en somme un couple d’espions qui s’installe à Sanary-sur-Mer, station balnéaire du Sud de la France. Ils doivent la découverte de ce lieu discret à la demi-sœur de Maximiliane, Sybille Bedford. En effet, en 1924, suite à l’accession au pouvoir de Benito Mussolini, la mère de cette dernière, Elisabeth Marchesani, fuit l’Italie pour s’installer dans le Var. Quand les Dincklage rejoignent Sybille Bedford à Sanary dans les années 1930, la couverture est parfaite. Maximiliane étant juive, le couple se présente comme des victimes du régime national-socialiste. Pour ne pas compromettre ses réelles activités, Hans-Günther n’a en outre jamais adhéré au parti nazi (NSDAP) et s’est retiré de la vie militaire.

Dans les registres de Sanary-sur-Mer, Hans-Günther et Maximiliane sont officiellement « sans profession ».

Pour le compte de Joseph Goebbels, ministre du Reich à l’Education du peuple et à la Propagande, le couple Dincklage espionne pourtant les intellectuels allemands en exil qui tentent d’organiser la résistance intellectuelle. Sans doute n’est-il pas étranger à l’échec de la revue clandestine Die Sammlung, qui cessa d’exister après seulement deux ans d’existence. La majorité de ses auteurs, dont Klaus et Golo Mann, René Schickele, Stefan Zweig, Bertolt Brecht, Bruno Frank ou encore Alfred Kantorowicz, ont séjourné à Sanary. Certains de ces exilés comme Lion et Martha Feucht- wanger, la baronne de Bodenhausen, l’« étudiant » Willi Ulmer ou Hans Clausmeyer « se disant commerçant » étaient soupçonnés par les services de renseignements français d’être les complices de Dincklage.

Sanary est aussi un emplacement stratégique pour surveiller le port militaire de Toulon, situé à quelques kilomètres. Installé dans la villa « La petite casa », Dincklage avait comme voisins Charles Cotton, ancien officier de marine, et Pierre Mimerel, ancien entrepreneur de transports, recrutés par l’intermédiaire de Catsy. Un autre agent de Dincklage, l’Allemande Lucie Braun, séjourna également à Sanary. Ce réseau séduisait et finançait des informateurs de l’intérieur, parmi lesquels comptait vraisemblablement l’enseigne de vaisseau Marc Aubert, fusillé à Toulon en 1939 pour intelligence avec l’ennemi.

Un attaché très spécial

En 1933, les ministères de la Propagande et des Affaires étrangères allemands décident d’infiltrer un espion à Paris. Aussi Hans-Günther von Dincklage, « homme de confiance du chancelier Hitler », fut-il nommé – directement par Berlin – d’abord attaché de presse à l’ambassade d’Allemagne, rue Huysmans, dans l’ancienne demeure du prince Eugène de Beauharnais, puis « attaché spécial », suite aux rumeurs persistantes sur l’arrivée d’un envoyé du Reich à Paris.

Sous les ordres de Goebbels, Dincklage devait garantir la propagande noire du Reich sur le sol français et créer un service de sûreté pour contrôler l’opposition. Pour assurer cette mission, les relais de Dincklage, qui apparaissaient dans le langage codé de ses correspondances comme des auxiliaires (Hilfskraft), étaient rémunérés grâce à des fonds très élevés – de l’ordre de 25 millions de francs – alloués aux « tâches administratives ». Pour correspondre avec le ministère, Dincklage disposait en outre de lignes téléphoniques directes, de télégraphes ou encore de « machines de chiffrement », la fameuse Enigma.

A la fin de la guerre, nombre de dossiers sensi- bles ont été détruits par les nazis. Mais les archives politiques du ministère des Affaires étrangères allemand disposent encore de documents qui éclairent sur les méthodes de Dincklage. Il apporta par exemple un soutien financier et logistique aux sympathisants du régime – membres du NSDAP, Union des étudiants nationaux-socialistes, le mouvement patriotique Turnverein, le syndicat des commerçants ou celui des employés (Deutschnationaler Handlungsgehilfenverein) et des journalistes allemands, ou encore les organisations religieuses – pour qu’ils s’implantent en France. Dincklage dirigea également la diffusion de la propagande et l’infiltration d’ingénieurs allemands au sein des usines françaises. On peut aussi noter le financement de la presse nationaliste et antisémite française par Berlin, comme le quotidien Le Jour, fondé en 1933 par Léon Bailby. Enfin, Dincklage infiltra des étudiants et des professeurs à la Sorbonne pour s’informer et y orienter l’enseignement germaniste.

A la fin de l’année 1934, Dincklage doit quitter l’ambassade pour Londres – l’hôtel Mayfair Court où séjournent Joachim von Ribbentrop et un autre agent, Stephanie von Hohenlohe, chargée de la propagande en Angleterre. En effet, non seulement les douanes françaises, chargées de mener des « fouilles discrètes de tout sujet allemand déclarant se rendre à Sanary», retiennent son véhicule, mais surtout la presse parisienne, et en particulier Vendémiaire, dénoncent en détail ses activités d’espion. D’abord, il est soupçonné, dans un article intitulé Les dessous de l’attentat de Marseille, d’avoir participé à l’assassinat du roi Alexandre Ier, venu soutenir la France contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste – et du ministre français des Affaires étrangères, Louis Barthou. Ensuite, on révéla la « propagande incessante et sans scrupule », l’« entreprise de pangermanisme hitlérien » destinée à « préparer la guerre qui, un jour, grâce à l’aveuglement de ses victimes, devrait assurer au Reich un triomphe complet ». Avec l’article Gestapo über alles, la couverture de diplomate de l’agent Dincklage fut définitivement terminée.

L’opération chapeau de couture

Suite à cette série d’article, Dincklage écrit à son ambassade : « Je suis en train de me créer une nouvelle existence ». A cette époque, avec la promulgation des lois de Nuremberg, il divorce en effet de Catsy, avec qui il gardera néanmoins un contact ininterrompu. Mais cela signifiait surtout qu’il avait une nouvelle mission, en Afrique du Nord cette fois-ci, pour laquelle il recruta la baronne Hélène Dessoffy. A chaque nouvelle mission, Dincklage s’affichait avec une nouvelle maîtresse de la haute société, qui était très vraisemblablement un pourvoyeur de fonds et une couverture.

De retour à Paris pendant l’Occupation, Dincklage se lie avec Gabrielle Chasnel, qui devient sous sa coupe l’agent Wesminster. Pour Axel Madsen, ils s’étaient rencontrés avant la guerre, alors que Dincklage devait assurer le contrôle de l’industrie textile française. Hal Vaughan a démontré que Dincklage a en retour permis à Coco Chanel de jouir d’un statut privilégié durant l’Occupation, en conservant notamment sa chambre au Ritz, alors que les civils en étaient évacués pour laisser place au quartier général de la Luftwaffe. Cette relation a surtout abouti à l’opération Chapeau de couture, durant laquelle Coco

Chanel devait négocier un accord de paix séparé entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne avec son ami Winston Churchill. Sur les motivations de sa collaboration avec le NSDAP, le mystère demeure : était-elle réellement « antisémite et pro- nazie », comme on peut le lire dans la presse, affirmation réfutée vigoureusement par la maison Chanel ? Ou a-t-elle voulu sauver son neveu André Palasse, fait prisonnier pendant l’Occupation, comme le soutient Gabrielle Palasse-Labrunie, petite-nièce de Coco Chanel dans le livre d’Isabelle Fiemeyer paru en 2011 ? Etait-elle enfin une « belle femme sans scrupules », selon les termes du metteur en scène Luchino Visconti, prête à tout pour sauver son empire ? Rappelons un courrier envoyé par Coco Chanel à Georges Madoux, ad- ministrateur provisoire nommé par Vichy : « Je me porte acquéreur de la totalité des actions Parfums Chanel qui sont encore la propriété de juifs et que vous avez pour mission de céder ou faire céder à des sujets aryens ».

Après la guerre, Coco Chanel s’installe en Suisse, rejointe à la fin des années 1940 par Dinck- lage („Spatz“), avec qui elle séjourne au Lausanne Palace, au Beau-Rivage-Palace au bord du lac Léman et dans la station de ski suisse de Zermatt. Les archives suisses montrent que Dincklage s’était déjà rendu à Bâle, au début de la Seconde Guerre mondiale et qu’il y possédait un compte à la HSBC. Sans doute préparait-il déjà son exil. Jusqu’à la fin de sa vie, le charme de Spatz aura opéré. En effet, selon Pierre Galante, il a fini par quitter Coco Chanel pour aller s’installer à Majorque, dans une demeure offerte par son ancienne maîtresse. Décédé en 1974, Hans-Günther von Dincklage n’a jamais été inquiété par la justice.

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