Accident ferroviaire du 5 février 1871

Témoignage du chirurgien BARTHÉLEMY :

Voilà que des bruits sinistres commencent à circuler; une détonation a été entendue au loin dans la direction de la Seyne, une colonne de fumée immense, éclatante, effroyable, est venue tout là-bas obscurcir l’horizon : il y a comme le pressentiment d’un désastre. Est-ce la pyrotechnie qui a brûlé, des magasins de poudre ont-ils pris feu, un vaisseau a-t-il sauté en mer? On ne sait; mais bientôt plus de doute, l’administration du chemin de fer fait appel à tous les médecins, la catastrophe est certaine, la rumeur publique la grossit encore, le train express vient de sauter !

Nous partîmes tous, maîtres, médecins, étudiants, et, après une course pleine d’émotions, nous arrivions sur des lieux à jamais sinistres. Quel spectacle, grand Dieu ! combien d’entre nous, messieurs, qui, refoulant avec peine l’expression du serrement de leurs cours, ne s’écrièrent alors au fond de leur pensée : Pauvre chère France ! des malheurs, toujours des malheurs ! encore du sang, encore de la poudre !

Il fallait secourir tant de blessés, il fallait relever les morts : 60 jonchaient le sol, plus de 100 blessés gémissaient sur la voie. Votre dévouement fut à la hauteur des besoins ; quelques heures plus tard, chacun avait reçu les premiers soins, et était dirigé sur les établissements hospitaliers ou recueilli dans des maisons généreusement offertes. Dans l’hôpital annexe, nous recevions nous-mêmes 28 de ces blessés ; et c’est l’histoire générale de leurs lésions, de la cause qui les a produites, que je veux aujourd’hui vous tracer, à grands traits.

Ex voto déposé à ND de Pitié

Voici des extraits du compte rendu de l’accident publié en 1887 dans le traité des chemins de fer. Accident de Sanary (P.-L.-M. — 5 février 1871). — Le 5 février 1871, le train omnibus 481 quittait Marseille à 7 h. 47 du matin pour se rendre à Toulon. Il était composé de vingt véhicules, dont onze destinés aux voyageurs et les neuf autres aux marchandises. Quatre de ces derniers renfermaient 25 000 kg. de poudre expédiés de Bordeaux à Toulon. En effet, les nécessités de la guerre avaient déterminé le Ministre des travaux publics à déroger aux prescriptions de l’article 21 de l’ordonnance du 15 novembre 1846 et à prendre, le 24 août 1870, une décision qui autorisait la Compagnie de la Méditerranée à transporter en grande vitesse, au cas d’urgence, les munitions de guerre par des trains contenant ou non des voyageurs.

Télégramme du Préfet Maritime de Toulon

Télégramme du Préfet Maritime de Toulon

Le train 481 venait à peine de quitter Bandol et de s’engager dans la tranchée de la Gorguette, lorsqu’une explosion terrible se produisit. Les quatre wagons de poudre avaient pris feu. Soixante personnes périrent sur le coup ; il y eut, en outre, plus de 80 blessés, dont 10 succombèrent par la suite.

On attribua l’accident à un défaut de chargement des barils de poudre à Bordeaux. On supposa que la poudre s’était échappée des barils et répandue sur le plancher des wagons et de là sur la voie ou elle se serait enflammée au contact des escarbilles, ou bien que, les barils étant à découvert, une étincelle de la machine avait pu les atteindre et provoquer l’explosion.

Un correspondant de presse fait parvenir cette dépêche à sa rédaction parisienne :

Le nombre des victimes s’élève à 104 : les rapports disent 68, mais il en meurt à chaque instant. Alexandre Poney, le frère du poète, est parmi les tués.

En dehors des pertes, les ravages matériels sont immenses ; des champs entiers d’oliviers ont été brisés et en grande partie arrachés; un certain nombre de maisons de campagne se sont effondrées ; on a trouvé des lambeaux de cadavres à une distance do 1,800 mètres, et des débris de rails, ainsi que des milliers de boulons ont été projetés comme des paquets de mitraille à plus de 500 mètres.

Voici le récit de la cérémonie des funérailles que fait le journal des funérailles des victimes de la catastrophe :

La cérémonie improvisée mardi dernier, à quatre heures du soir, par notre administration municipale, a été d’une solennité émouvante, et depuis l’hospice civil jusqu’au cimetière, le funèbre cortège a défilé au milieu d’une population recueillie et désolée.

Sur une simple invitation du maire, les établissements publics et tous les magasins ont été fermés, la ville était déserte, et on peut évaluer à plus de quarante mille âmes le nombre des assistants qui formaient la haie ou qui suivaient le cortège.

Seize chars funèbres, contenant les cercueils, étaient précédés par le clergé de toutes les paroisses, le personnel de la Charité et huit poêles tenus par les hauts fonctionnaires de l’administration du chemin de fer, de la garde nationale, de l’armée, du corps médical, des administrations civiles, des autorités civiles, maritimes et militaires, de la justice, de la commune de Saint-Nazaire et de la ville de Toulon.

Toutes les autorités, les fonctionnaires et les états-majors des armées de terre et de mer formaient la suite au milieu d’une double haie de gardes nationaux en uniforme et sans armes.

La cérémonie a été terminée à sept heures du soir, sans la moindre confusion et sans désordre; un seul sentiment régnait dans ces masses populaires, c’était celui du recueillement et de la douleur, en présence d’un aussi grand désastre.

Extrait du journal Officiel avec la liste des premières victimes :

Sur les soixante et un cercueils déposés au cimetière, trois seulement ont été inhumés le même soir; ce sont MM. Pelabon et Chahuet, capitaines de la garde mobile, et M. Lieutaud, agent des messageries du chemin de fer. Plusieurs autres victimes ont été emportées dans les diverses communes auxquelles elles appartenaient. Celles dont on n’avait pu constater l’identité, ont été déposées hier dans là fosse, et les trente-quatre qui n’ont pas encore été reconnues et réclamées, resteront exposées dans un amphithéâtre spécialement réservé à cette triste mission.

L’administration du chemin de fer nous communique l’état nominatif ci après des voyageurs qui ont succombé dans l’accident survenu entre les gares de Bandol et Ollioules-Saint-Nazaire, le 5 février 1871, et dont l’identité a été reconnue :

M. – Vigo, conducteur de train. M. Arnaud Simon, gendarme, escortant la poudre ; son corps n’a pu être retrouvée – Mma Grippeling Guillaume, de Montpellier. – M. Guichard (H.), de Saint-Henry. — M. Nègre (Jean), de Saint-Henry. — M. Chabuet, capitaine des mobiles du Var.- M. Pelabon, capitaine des mobiles du Var. – Mm. Harranger, femme d’un employé du contentieux de la Compagnie. —

Mme Pélissier (Marie-Anne), de la Ciotat. M. Niel père, de Saint – Tropez. — M. Niel fils, de Saint-Tropez. — M. Jaubert (Jean), brigadier des douanes à Bandol. — M. Nicaisse (Jules), médecin à Garéoult (Var). —

— M. Ollivier (Louis), de Roquevaire. — Mma Appolaniaire, d’Hyères. — Mœe Ruggieri (Carmel), épouse Arnaud, d’Italie—Mme Paclet (Marie), de Maçon. — Mme Paclet (Cécile), de Maçon. — Mme Laugier (Augustine), épouse Pascal, de Marseille.

— M. Brun (Alexandre), caporal au 4e régiment d’infanterie de marine. — Mm Rincol (Marie), de Montpellier. — M. Portanier (François), garibal- dien, de Cannes. — M. Roux (Auguste), de Pé-rigueux. — M. Bertain (Louis), de Mont-Istio(Italie). — M. Bellon (Auguste), marin à Toulon.

— M. Gand (François), de Marseille. — M. Noaro (J.-B.), italien. — M. Brontoux (Eugène), soldat au 89e de ligne (Quille de route). — M. Toussaint (Paul), à Bamatelot ndol. — M. Herbec (Gustave), soldat allant à Antibes (sauf-conduit). — M.

Samson, négociant à Marseille. — M. Masse (Antoine), menuisier à La Ciotat. – M. Vinasse (Ji-B.), italien (d’après son livret), — M. Bonin (ançois), zouave à Antibes. — M.

Poivre (Louis), au Creuzot. — M. Landy, soldat au 89e de ligne (feuille de route). — M. Millaud (Moïse), dit Massé, négociant à Gemenos. M. Laurent (Charles), soldat au 85e de ligne (feuille de route). – M. Artois (Hippolyte), soldat au 96e de ligne (sauf-conduit). – M. Berthea (Antoine), de San-Secondo (Italie). – M. Auguste, chauffeur à Saint-Tropez. – M. Hidalgo (Vin- cent), de Languese (Espagne). — Mme Giraud (Clémentine), épouse Toche, de La Cadière

Les suites juridiques

Des poursuites correctionnelles furent exercées contre le chef de gare de Bordeaux-Bastide, contre un gardien de batterie aux magasins généraux de Bordeaux et contre un sous-chef de gare de Marseille. Faute de preuves suffisantes, les inculpés furent relaxés par un arrêt de la Cour d’appel d’Aix, en date du 6 juillet 1871.

Communiqué de presse de la Cie PLM

Communiqué de presse de la Cie PLM

Une action civile fut d’ailleurs dirigée contre la Compagnie par les familles des victimes, devant les tribunaux de la Seine, de Lyon, de Villefranche, de Marseille, de Toulon et de Draguignan. La Compagnie appela l’État en garantie. Les préfets de la Seine, du Rhône, des Bouches-du-Rhône et du Var présentèrent le déclinatoire d’incompétence qui fut accueilli par tous les tribunaux, sauf celui de Lyon.

Le préfet du Rhône prit alors un arrêté de conflit qui fut confirmé par une décision du Tribunal des conflits, en date du 25 janvier 1873. Appelée à porter ainsi son action en garantie devant la juridiction administrative, la Compagnie obtint du Conseil d’État une décision du 17 décembre 1875, qui condamnait le Ministre de la guerre à lui rembourser les deux tiers du montant des indemnités mises à sa charge.

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